Par Marc Berthold, directeur du bureau de Paris, Fondation Heinrich Böll
Les résultats des élections en Saxe-Anhalt¹ du 6 septembre dernier ont retenti partout en Europe. En principe, c’est le scénario le plus pessimiste qui s’est produit. Même si l’Alternative für Deutschland, AfD, n’a pas obtenu la majorité absolue lors de ces élections, il n’y a aucune possibilité de former une coalition parmi les partis démocratiques au Parlement régional de Saxe-Anhalt. Pour la première fois depuis 1945, un parti d’extrême droite nationaliste se retrouve aux portes du pouvoir dans un Land allemand. Outre le résultat (43,8 % des suffrages), l’AfD a également remporté tous les mandats directs du Land, à l’exception de deux circonscriptions dans deux villes : Magdebourg et Halle. À cet égard, le choc international est compréhensible. Cette réaction transfrontalière est également importante, car elle pourrait contribuer à lutter contre la dédiabolisation de l’AfD en Allemagne ; un parti qui, notamment en Saxe-Anhalt, est classé comme étant incontestablement d’extrême droite par les services de protection de la Constitution, les services de renseignement intérieur allemand.
Une campagne de vote utile menée par la société civile a certes aidé le parti Bündnis 90/Les Verts a augmenté leur score électoral, mais l’objectif principal, à savoir empêcher l’AfD d’obtenir une majorité gouvernementale, n’a finalement pas été atteint. L’AfD a obtenu un résultat si élevé qu’il ne lui manque que trois voix pour atteindre la majorité absolue. Majorité qu’elle pourrait facilement atteindre avec le Bündnis Sarah Wagenknecht, BSW, parti nationaliste de gauche et pro-russe, ou grâce à d’éventuelles défections au sein de la CDU. Le taux de participation élevé (le plus élevé en Saxe-Anhalt depuis la réunification) montre à quel point l’AfD a su mobiliser de nouveaux électeurs·rices; en comparaison, parmi les abstentionnistes des dernières élections, les Verts n’ont recueilli que 110 000 voix.
a progression des Verts (+3% par rapport aux dernières élections de 2021) et leur résultat historiquement haut provient principalement d’une redistribution des votes (18000 voix proviennent de la CDU, 5000 de la FDP, 5000 voix du parti de la Linke et 2000 voix du SDP) au sein des partis du spectre démocratique. De manière générale, la CDU (-19,9%), la Linke (-2,4%) et le FDP (-3,8%) ont perdu des voix, alors que l’AfD (+23%), le SPD (0,9%), les Verts (+3%) et le BSW (+5,3%) ont progressé par rapport à 2021.
Avec Ulrich Siegmund, sa tête de liste, l’AfD a trouvé pour la première fois un candidat qualifié de charismatique et considéré comme apprécié du grand public. On pourrait supposer qu’il s’est notamment inspiré sur la forme de Marine Le Pen en France : avenante, accessible et avec un discours lissé. Souriant lors des fêtes populaires plutôt que de tenir des discours haineux derrière un pupitre. Cette méthode pourrait être le signe d’une stratégie naissante de dédiabolisation de l’AfD, à l’image de celle que le Rassemblement National met en œuvre depuis près de dix ans. Au vu de ce résultat électoral, l’AfD pourrait bien y parvenir. Les voix affirmant que l’AfD a été élue démocratiquement et qu’il faut donc travailler avec ce parti se multiplient rapidement dans les milieux politiques et les médias. Le cordon sanitaire, déjà mince, menace de s’effriter définitivement.
Avant même les dernières élections européennes, le Rassemblement National avait pris ses distances avec l’AfD, jugeant son discours trop radical. Avec une AfD en apparence plus modérée, la position du parti de Marine Le Pen pourrait changer, notamment si le RN accèdait au pouvoir en 2027 ou lors des prochaines élections européennes de 2029. Pour l’instant, la réaction du RN à l’occasion de la victoire électorale de l’AfD en Saxe-Anhalt reste tempérée ; tandis que Viktor Orbán, Elon Musk ou le FPÖ en Autriche, et bien sûr Vladimir Poutine, se réjouissent déjà.
Bündnis 90/Les Verts enregistrent leur meilleur résultat de tous les temps en Saxe-Anhalt avec 8,9 %. Outre la campagne menée par les organisations de la société civile en faveur du vote utile, ce résultat s’explique également par la présence massive de personnalités politiques fédérales et de plus de 1 000 militant·e·s bénévoles venus de toute l’Allemagne pour soutenir la section régionale de Saxe-Anhalt. Pourtant, le soir des élections, la tête de liste et le comité directeur fédéral ont déclaré que la soirée était difficile, car ce résultat n’avait pas pu empêcher le séisme électoral et ses conséquences pour la Saxe-Anhalt, l’Allemagne et même l’Europe².
iedrich Merz avait déclaré avoir pour ambition, en tant que chancelier, de réduire de moitié les résultats de l’AfD. En Saxe-Anhalt, c’est plutôt la CDU qui a été réduite de moitié. Les sondages électoraux concernant les prochaines élections régionales dans les Länder de Berlin³ et de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale⁴, prévues le 20 septembre 2026, ne sont guère plus encourageants pour la CDU.
L’Allemagne fait face à une multitude de crises internationales et internes. Face aux menaces plurielles que représentent la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine et la guerre hybride contre l’Europe, en particulier contre l’Allemagne (attentats terroristes avant les dernières élections, suivis d’une série d’actes de sabotage contre les infrastructures électriques, sans oublier les campagnes de désinformation à l’approche des élections régionales), la réélection de Donald Trump et les pressions exercées sur l’Europe, la hausse des prix, due notamment à la guerre contre l’Iran, et enfin, la catastrophe climatique qui s’aggrave de manière dramatique ; le gouvernement fédéral peine à trouver des réponses et à donner un cap clair.
Face à ces multiples défis, la communication entre la chancellerie et la population reste en deçà de ce qui est nécessaire. Par exemple, le soutien concret apporté à l’Ukraine est timide et la mise en place d’une structure de défense face aux attaques hybrides de la Russie avance au ralenti. Par ailleurs, la transition écologique de l’économie et de l’industrie a été fortement freinée, la crise industrielle est traitée avec des réponses dépassées, tandis que la Chine commercialise les produits de demain sur le marché européen. Face à tout cela, le gouvernement fédéral ne propose, en tant que réponse, que des coupes drastiques dans le domaine des politiques sociales et de la santé.
Selon les sondages réalisés après les élections, la frustration à l’égard du gouvernement fédéral est citée comme l’une des principales raisons pour lesquelles près de la moitié des électeurs.trices de Saxe-Anhalt ont voté pour l’AfD et, dans une moindre mesure, pour le BSW. C’est surtout l’AfD qui a su capter ce sentiment de rejet à grande échelle. Cela vaut tout particulièrement pour les zones rurales, où les infrastructures publiques et sociales sont réduites⁵. Depuis des années, l’AfD occupe les espaces délaissés par l’État, à l’instar de ce qu’avaient déjà fait, dans les années 1990, les militant·e·s d’extrêmes droite de l’Ouest dans les Länder de l’Est après l’effondrement de la RDA. « Il n’y a plus de « club de jeunes » ? L’AfD est là pour toi. » Une stratégie à grande échelle à laquelle les autres partis, pas même les Verts, n’ont rien à opposer.
’Les sondages réalisés après le scrutin montrent que la question de l’immigration a fait l’objet de nombreuses discussions au sein de l’AfD et dans les médias, mais qu’elle n’a pas été le principal facteur déterminant dans le choix des électeurs·rices ; elle ne figurait même pas en cinquième position. Il s’agissait bien davantage des questions de sécurité sociale, de paix et d’économie. Dans ce contexte, la déception vis-à-vis des partis démocratiques a pesé plus lourd que le programme politique réel de l’AfD.
L’AfD est devenue la première force politique dans toutes les tranches d’âge, les milieux professionnels et cela peu importe le niveau de vie. Concernant les catégories d’âge, l’AfD fait jeu égal avec la CDU seulement chez les plus de 70 ans. L’AfD recueille 59 % de suffrage dans la classe ouvrière, et jusqu’à 65 % chez les électeurs. et électrices qui jugent leur situation financière mauvaise⁶.
On ignore encore si l’AfD parviendra à former un gouvernement régional ou s’il y aura de nouvelles élections. La tête de liste de l’AfD en Saxe-Anhalt, Ulrich Siegmund, a annoncé qu’il s’entretiendrait non seulement avec d’autres partis, mais aussi avec des députés à titre individuel, afin d’obtenir la majorité nécessaire. Ce dessine alors plusieurs scénarios : a)une majorité absolue très étroite et un gouvernement fragile, b) une majorité serrée en coalition avec le BSW ou alors c) un gouvernement avec un soutien tacite du BSW.
On craint en outre que ce ne soit que le début d’une tendance durable, notamment avec les prochaines élections à Berlin et en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale.
À Berlin, la CDU, les Verts, Die Linke (parti de gauche) et l’AfD se situent tous entre 15 et 20 % dans les derniers sondages, tandis que le SPD se positionne entre 11 et 15 %⁷ Il est encore difficile de prévoir qui remportera la course dans la capitale allemande, et si l’AfD y connaîtra un nouvel essor, à l’instar de ce qui s’est passé en Saxe-Anhalt. Une coalition tripartite sera certainement nécessaire pour former un gouvernement : si cela est mathématiquement possible, sa composition pourrait toutefois s’avérer compliquée. En Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, l’AfD arrive clairement en tête avec 35 à 37 % d’intention de vote, suivie du SPD, jusqu’à présent au pouvoir, à 30 %. La CDU risque la catastrophe. Elle ne recueillerait, selon les sondages, qu’entre 8 et 10 % des voix. Quant à Bündnis90/Die Grünen, la barrière des 5% pour rentrer au Landtag n’est pas assurée.
Même si l’AfD est loin d’une majorité absolue dans ce Land, la formation d’un gouvernement pourrait s’avérer difficile. Il existe alors le risque que les partis démocratiques se déchirent entre eux, se rejetant mutuellement la responsabilité de la montée de l’extrême-droite. Il est possible que le gouvernement fédéral, composé de la CDU/CSU et du SPD, se retrouve dans une situation encore plus délicate après les élections automnales. Les voix réclamant le remplacement du chancelier fédéral Friedrich Merz se multiplient, et au sein du SPD, des voix s’élèvent pour réclamer la tenue d’un congrès extraordinaire du parti afin de statuer sur l’avenir de la coalition gouvernementale.
En Allemagne, on observe désormais une tendance présente en France, depuis la réélection d’Emmanuel Macron : le refus croissant de toute coopération entre la droite modérée, le centre et la gauche. Friedrich Merz a entre-temps déclaré Bündnis90/les Verts comme ennemi numéro un, et la CDU a décidé, par décret, en 2018, de ne pas coopérer avec Die Linke. Parallèlement, en France, pour beaucoup au sein des Verts et de la gauche radicale française, Raphaël Glucksmann n’est déjà plus un partenaire politique possible. Il est toutefois dangereux, comme on le constate actuellement en Saxe-Anhalt, que les gains électoraux des partis de l’arc démocratique ne se fassent qu’au détriment d’autres partis de son propre camp, et qu’aucune majorité des partis du spectre démocratique au-delà de clivage politique ne soit possible. . . Ainsi, tous les partis démocratiques se retrouvent dans une impasse et s’enlisent alors dans un blocage politique dont seule l’extrême droite tire profit. Dans les deux pays, il est urgent de trouver une issue à cette situation. Il faut créer des majorités constructives et démocratiques pour empêcher l’autoritarisme de l’extrême droite.
Notes de bas de page :
[1] Un peu plus de 2,1 millions d’habitants.
[2] Bukow, S. U. (2026, 7 septembre). Landtagswahl Sachsen-Anhalt 2026. Heinrich-Böll-Stiftung.
[3] Environ 3,8 millions d’habitants.
[4] Environ 1,6 millions d’habitants.
[5] Bukow, S. U. (2026, 7 septembre). Landtagswahl Sachsen-Anhalt 2026. Heinrich-Böll-Stiftung.
[6] Bukow, S. U. (2026, 7 septembre). Landtagswahl Sachsen-Anhalt 2026. Heinrich-Böll-Stiftung.
[7] Tagesschau. (2026). Landtagswahl Sachsen-Anhalt 2026: Ergebnisse. ARD. Consulté le 9 septembre 2026
[8] Wahlrecht.de. (s.d.). Wahlumfragen zur Abgeordnetenhauswahl 2026 in Berlin (Sonntagsfrage). Consulté le
9 septembre 2026












