Par Jean-Noël Tronc, Administrateur de Confrontations Europe, professeur à l’ESSEC
Il reste quelques semaines pour donner son avis sur les futurs billets en euros. Jusqu’au 21 septembre, la Banque centrale européenne invite les Européens à choisir parmi dix propositions graphiques pour la prochaine série de billets. Deux thèmes sont en compétition : « la culture européenne », avec notamment des personnalités emblématiques de notre histoire culturelle, et « fleuves et oiseaux », qui entend représenter la nature européenne.
Cette consultation peut sembler anecdotique. Elle ne l’est pas. Car derrière le graphisme de quelques billets se joue une question autrement plus importante : quelle identité voulons- nous donner à l’Europe ? Et surtout s’agissant de l’Union européenne, la question est de savoir si celle-ci assume – enfin – d’avoir une identité fondée sur une histoire et une mémoire.
DES VISAGES OU DES OISEAUX ?
La BCE a fait un choix que l’on peut saluer : pour la première fois, la culture européenne est explicitement proposée comme l’un des deux grands récits susceptibles d’incarner notre monnaie commune. C’est un progrès considérable.
Il faut éviter un nouvel échec, que constituerait le choix « des fleuves et des oiseaux », qui serait une fois encore un déni identitaire. Pour cela, il est utile de se souvenir du chemin parcouru pour le 1er euro lancé le 1er janvier 1999.
Lorsque l’euro a été conçu, l’idée première était pourtant la plus naturelle : représenter des Européens emblématiques. Les monnaies nationales avaient toujours fait cela. En France, nos billets ont longtemps porté les visages de Diderot, Pascal, Delacroix, Voltaire ou d’autres grandes figures de notre histoire. Les onze pays fondateurs de l’euro représentaient tous sur leurs billets des personnalités historiques.
Le projet initial envisageait ainsi Rembrandt pour la peinture, Marie Curie pour la science ou Beethoven pour la musique. Puis la peur de voir chaque personnalité renvoyer à son pays d’origine conduisit à écarter cette idée. On envisagea alors les plantes et les animaux. Puis les villes, les monuments, les œuvres poétiques… Finalement, ce fut l’architecture qui fut retenue.
Et même là, il fallut encore éviter toute référence à un monument réel. Des experts avaient pourtant proposé, pour le billet de 5 euros, la Maison Carrée de Nîmes et le pont du Gard, et pour le billet de 10 euros la cathédrale de Lund et le Mont-Saint-Michel. Mais le pont du Gard, expliquait-on, pouvait encore être identifié comme étant… français. Un comble pour un monument datant de l’Empire romain lequel est évidemment aux racines même de notre identité européenne commune.
On aboutit donc à ces ponts, fenêtres et portes sans lieu précis, censés symboliser l’ouverture, la coopération et la communication entre les peuples européens. S’imposait ainsi la vision chère au philosophe allemand Habermas d’une Europe dont les valeurs tiendraient lieu d’identité. On trouve sur le site internet de la Commission européenne l’explication « habermassienne » de nos euros : « Les fenêtres et les portes sur le recto symbolisent l’esprit européen d’ouverture et de coopération. […] Les ponts au verso symbolisent la communication entre les peuples d’Europe et entre l’Europe et le reste du monde. ». Désolant, quand on sait que ces objets architecturaux furent conçus pour n’être rattachables à aucun style architectural trop identifiable.
Aujourd’hui encore, chaque jour, le vide identitaire de l’Union européenne est ainsi palpable, pour des millions d’Européens, via leurs billets désincarnés.
L’IDENTITÉ DE L’EUROPE TIENT À SON HISTOIRE ET À SA CULTURE
L’Union européenne a pourtant une devise : « Unie dans la diversité ». Il faut prendre cette devise au sérieux. La diversité ne signifie pas l’absence d’identité. Elle signifie au contraire que notre identité européenne est faite de la rencontre de cultures, de langues, de peuples et d’histoires différentes.
L’Europe n’a pas à choisir entre ses identités nationales et une identité européenne. Elle peut être française, espagnole, polonaise, italienne, allemande ou grecque, et européenne tout à la fois. C’est précisément cela, « l’unité dans la diversité ».
Elle tient à Homère et Cervantès, à Dante et Shakespeare, à Léonard de Vinci et Rembrandt, à Beethoven et Mozart, à Marie Curie et Pasteur, aux cathédrales et aux universités, à la philosophie grecque, au droit romain, aux Lumières, à la Renaissance, aux sciences, aux arts et à toutes les créations qui ont façonné notre continent et rayonné bien au-delà de ses frontières.
C’est une grandeur que l’Europe devrait assumer, non comme une nostalgie mais comme une réalité historique et culturelle.
Choisir des personnalités de la culture présente un avantage politique majeur : nous pouvons célébrer des Européens sans déclencher les polémiques inévitables qu’entraînerait le choix de dirigeants politiques aussi importants soient-ils dans l’histoire de l’Europe, comme Charlemagne ou Winston Churchill. Les noms proposés en 2026, Marie Curie, Beethoven, Cervantès ou Léonard de Vinci, peuvent appartenir à tous les Européens.
On pourrait d’ailleurs observer que, les euros voyageant, nous payons régulièrement en France avec des pièces portant l’effigie des rois d’Espagne ou de Belgique sans que l’on se sente atteint dans notre identité républicaine !
LE BILLET, UN OUTIL DE SOFT POWER
On pourrait croire que l’heure des billets est révolue, à l’époque du paiement sans contact et du numérique. Il n’en est rien. Il circule aujourd’hui plus de 30 milliards de billets en euros, représentant plus de 1 500 milliards d’euros. Cette masse monétaire a cru de 2% l’an passé. Une part considérable de cette monnaie est conservée comme réserve de valeur, et la BCE estime qu’au moins 30% de la valeur des billets en circulation se trouve hors de la zone euro. Les billets voyagent bien au-delà de nos frontières. Ils sont emportés par les voyageurs, conservés, épargnés, parfois simplement gardés comme souvenir.
L’Europe a accueilli environ 747 millions d’arrivées de touristes internationaux en 2024. La France, à elle seule, en a accueilli environ 100 millions. Pour des centaines de millions de visiteurs, le billet en euros est ainsi l’un des rares objets européens qu’ils auront physiquement entre les mains. Celui-ci peut jouer un peu le rôle du dollar, qui permet la découverte des Pères Fondateurs des Etats-Unis d’Amérique.
Une monnaie n’est donc pas seulement un instrument économique. Elle est aussi un formidable outil de soft power. Pourquoi l’Europe, qui possède probablement l’un des patrimoines historique et culturel parmi les plus riches au monde, devrait-elle s’interdire de faire de même ?
UN PETIT PAS POUR L’EURO, UN GRAND PAS POUR L’EUROPE
Il faut donc se réjouir que la BCE ait enfin ouvert cette porte. La proposition « culture européenne » est une occasion historique de réparer une erreur ancienne : celle qui avait conduit à transformer notre monnaie commune en une représentation abstraite d’une Europe sans visage. Si nous choisissons la culture, nous ne renierons pas la diversité européenne : nous lui donnerons un récit commun.
Si nous choisissons des personnalités européennes, nous ne chercherons pas à effacer les nations : nous montrerons ce qu’elles ont apporté à une civilisation commune.
Et si nous voulons que l’Europe soit une puissance dans le monde, elle doit aussi apprendre à assumer ce qu’elle est.
Alors, jusqu’au 21 septembre, votons pour des euros qui portent la culture européenne, ses artistes, ses savants, ses écrivains, ses créateurs.
UN PETIT PAS POUR L’EURO, UN GRAND PAS POUR L’EUROPE












