À propos de l’ouvrage* de Philippe Herzog présenté lors de la Conférence du 15 avril à la Maison de l’Europe de Paris
Dans son essai « Pour que l’Europe ne sorte pas de l’histoire. Conscience politique et ressources spirituelles », Philippe Herzog, président fondateur de Confrontations Europe propose bien plus qu’un diagnostic des difficultés européennes actuelles : il esquisse une réflexion profonde sur les conditions de survie et de renouveau du projet européen. À l’heure des recompositions géopolitiques, des fractures sociales et du doute démocratique, ce livre constitue une interpellation directe adressée aux citoyens comme aux responsables politiques. Il est à la fois un essai politique et une réflexion philosophique sur le projet européen qui doit redevenir le projet des Européens.
Une Europe en perte de cap
Le point de départ de l’analyse est sans ambiguïté : l’Europe traverse une crise multidimensionnelle. Politique, économique, mais aussi culturelle et morale, cette crise se traduit par un affaiblissement du projet européen dans l’esprit des citoyens. Philippe Herzog décrit une Europe « désorientée », « un bateau ivre » sans cap clair dont les institutions apparaissent lointaines et technocratiques, tandis que les peuples peinent à en percevoir le sens, l’ambition, l’énergie, l’intérêt et qui ne suscite plus une adhésion populaire indispensable à son succès.
Dans un contexte marqué par la mondialisation, les rivalités de puissance et les tensions identitaires, le risque est clair : celui d’un déclassement historique. L’Europe pourrait devenir un acteur insignifiant, incapable d’influer sur les dynamiques du monde contemporain.
Pour l’auteur, cette crise dépasse largement les dysfonctionnements institutionnels : il s’agit d’une véritable crise de civilisation.
Un enjeu de conscience politique
L’idée d’une souveraineté européenne à bâtir a été lancée par le président de de la République française. Dix ans après ou presque, elle n’a pas produit beaucoup de résultats. Pour Philippe Herzog, elle a pour défaut d’être perçue comme une délégation de pouvoir aux dirigeants des Etats et de l’Union, et elle ne dit pas la substance du projet qui doit inspirer les citoyens et les acteurs de nos sociétés.
L’UE est composée d’Etats qui se veulent tous souverains et partagent trop peu alors que les formidables défis contemporains exigent de construire des solidarités beaucoup plus fortes.
Définir ce que nous voulons faire ensemble en tant qu’Européens est indispensable. Or nos sociétés sont profondément divisées et les replis nationaux prédominent. Philippe Herzog en appelle à une prise de conscience.
L’épreuve de l’altérité
Cette prise de conscience politique doit viser à redéfinir la place et le rôle de l’Europe dans le monde. Or actuellement les Européens demandent avant tout d’être protégés, alors que de nombreux peuples sont en grande souffrance et auraient besoin de solidarité, voire de notre intervention. Philippe Herzog met toutefois en garde contre la priorité accordée au surarmement, la prolifération des armes dans le monde étant la voie d’une guerre totale. L’UE doit devenir une force, une puissance oui, mais au service de la paix et de la coopération.
C’est une économie de vie et non de mort qui est nécessaire. A cet effet, il désigne les lignes de force d’une transformation du capitalisme en Europe, dans une perspective de bien commun et un mode de développement humain et écologique. Ce qui se joue dans le monde actuel est la construction d’une civilisation à l’échelle de l’humanité.
Réinventer la démocratie en Europe
L’Europe se veut être un espace de démocratie mais, nous le constatons tous les jours, les démocraties sont malades nous dit Philippe Herzog, dénonçant la confiscation des pouvoirs par des élites et « contre élites » dans des sociétés déstructurées. Il souligne comme un impératif la participation des citoyens et des organisations de la société civile, entreprises, territoires et associations notamment, aux choix collectifs nationaux et communautaires. Une Europe à gouvernance technocratique avec prolifération des règles et des normes à défaut d’investissements publics n’est pas viable.
Le dialogue et le partenariat autour des industries et des biens publics et sociaux construits dans chaque pays et à l’échelle plurinationale doivent se multiplier et se conjuguer avec la refondation des institutions européennes. Philippe Herzog propose de créer une autorité politique européenne à cet effet.
Régénérer les ressources spirituelles
L’Europe a été unie par la culture, elle ne l’est plus. A bien des égards, l’humanisme, la conscience historique, le sens du bien commun sont derrière nous. La crise européenne traverse chacun d’entre nous, elle est interne autant que collective.
Mais Philippe Herzog observe aussi la vivacité des aspirations morales et politiques. Il est temps d’y répondre par la régénération de l’éducation, des idéaux et des échanges
transfrontières. Il revient sur notre histoire, montrant comment foi et raison ont été conjuguées, faisant appel à des forces de transcendance.
Ne pas sortir de l’histoire
La formule qui donne son titre à l’ouvrage résume son ambition : « ne pas sortir de l’histoire », c’est renouer un fil entre passé, présent et futur, en refusant nihilisme et cynisme, c’est recréer une cohésion à même de retrouver notre capacité d’action et de création dans le monde. Cela suppose une double exigence : réinventer le projet politique européen et engager une renaissance morale et culturelle.
Ce livre est, en définitive, un appel à l’engagement. Pour notre think tank Confrontations Europe, il offre une grille de lecture précieuse pour nourrir le débat sur l’avenir de l’Union.
Dans un moment où l’Europe doute d’elle-même, Philippe Herzog rappelle une évidence : son avenir dépend autant de ses institutions que de la vitalité de ses citoyens. Développer leur capacité à mieux comprendre les réalités et imaginer des perspectives va de pair avec la volonté de participer à la construction d’un nouveau projet politique européen.













