Lettre ouverte au monde musulman

Abdennour BIDAR

Philosophe spĂ©cialiste des Ă©volutions contemporaines de l’islam et des thĂ©ories de la sĂ©cularisation et post-sĂ©cularisation, ChargĂ© de mission au ministĂšre français de l’Education

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Cher monde musulman, je te regarde de ce pays de France oĂč tant de tes enfants vivent aujourd’hui. Je te regarde avec mes yeux sĂ©vĂšres de philosophe nourri depuis son enfance par le taçawwuf (soufisme) et par la pensĂ©e occidentale. Je te vois dans un Ă©tat de misĂšre et de souffrance qui me rend infiniment triste et rend encore plus sĂ©vĂšre mon jugement de philosophe ! Car je te vois en train d’enfanter un monstre qui prĂ©tend se nommer État islamique. Je te vois perdre ton temps et ton honneur dans le refus de reconnaĂźtre que ce monstre est nĂ© de tes errances, de ton Ă©cartĂšlement interminable entre passĂ© et prĂ©sent, de ton incapacitĂ© Ă  trouver ta place dans la civilisation humaine. Tu cries « Ce n’est pas l’islam ! ». Mais c’est tout Ă  fait insuffisant ! Car tu te rĂ©fugies dans le rĂ©flexe de l’autodĂ©fense sans assumer la responsabilitĂ© de l’autocritique. Tu te contentes de t’indigner, alors que ce moment historique aurait Ă©tĂ© une si formidable occasion de te remettre en question !
C’est qu’en rĂ©alitĂ© derriĂšre cette image du monstre se cache un immense problĂšme, celui des racines du mal, qui sont en toi-mĂȘme. Et il sortira dans le futur autant de nouveaux monstres aussi longtemps que tu refuseras de regarder cette vĂ©ritĂ© en face!
Il y a en toi une multitude de femmes et d’hommes qui sont prĂȘts à rĂ©former l’islam. Ils ont bien compris que la naissance d’Al Qaida, AQMI ou « État islamique » ne sont lĂ  que les symptĂŽmes les plus graves et visibles sur un immense corps malade, dont les maladies chroniques sont: impuissance Ă  instituer des dĂ©mocraties durables reconnaissant comme droit moral et politique la libertĂ© de conscience vis-Ă -vis de la religion; prison morale et sociale d’une religion dogmatique, figĂ©e, et parfois totalitaire ; difficultĂ©s chroniques Ă  amĂ©liorer la condition des femmes dans le sens de l’Ă©galitĂ©, de la responsabilitĂ© et de la libertĂ©; impuissance Ă  sĂ©parer suffisamment le pouvoir politique de l’autoritĂ© de la religion; incapacitĂ© Ă  instituer respect, tolĂ©rance et reconnaissance du pluralisme religieux.
Il ne faut pas que tu t’illusionnes en croyant que quand on en aura fini avec le terrorisme islamiste, l’islam aura rĂ©glĂ© ses problĂšmes ! Car tout ce que je viens d’Ă©voquer est trop souvent l’islam ordinaire et quotidien qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l’islam de la tradition et du passĂ©, qui finit par Ă©touffer les Printemps arabes et la voix de toutes ses jeunesses. Quand donc vas-tu faire enfin ta vraie rĂ©volution ?
Ce refus du droit Ă  la libertĂ© est l’une de ces racines du mal. Cette religion de fer impose Ă  tes sociĂ©tĂ©s tout entiĂšres une violence insoutenable, enferme tes filles et tes fils dans la cage d’un licite (halĂąl) et d’un illicite (harĂąm) que personne ne choisit, mais que tout le monde subit. Elle emprisonne les volontĂ©s, conditionne les esprits, empĂȘche ou entrave tout choix de vie personnel.
Et si tu veux ne plus enfanter de tels monstres, il faut que tu commences par rĂ©former toute l’Ă©ducation que tu donnes Ă  tes enfants, que tu rĂ©formes chacune de tes Ă©coles, chacun de tes lieux de savoir et de pouvoir, pour les diriger selon des principes universels : la libertĂ© de conscience, la dĂ©mocratie, la tolĂ©rance et le droit de citĂ© pour toute la diversitĂ© du monde et des croyances, l’Ă©galitĂ© des sexes et l’Ă©mancipation des femmes, la rĂ©flexion et la culture critiques du religieux dans les universitĂ©s, la littĂ©rature, les mĂ©dias. Quand tu auras menĂ© Ă  bien cette tĂąche colossale, alors plus aucun monstre abject ne pourra venir te voler ton visage.
Je ne suis qu’un philosophe, pour certains un hĂ©rĂ©tique. Je ne cherche pourtant qu’Ă  faire resplendir Ă  nouveau la lumiĂšre. Je crois en toi, en ta contribution Ă  faire demain de notre planĂšte un univers Ă  la fois plus humain et plus spirituel ! SalĂąm, que la paix soit sur toi.

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Apprendre Ă  ĂȘtre frĂšres
Dans son dernier ouvrage Plaidoyer pour la fraternitĂ©, Abdennour Bidar nous invite Ă  ouvrir les yeux sur nous-mĂȘmes et nous met, sans Ă©chappatoire possible, face Ă  notre responsabilitĂ© collective.
« Le sursaut de conscience“ (suite au 11 janvier) doit se poursuivre en „examen de conscience“. Le malaise se trouve du cĂŽtĂ© de notre « vivre-ensemble », du „froid polaire de nos sociĂ©tĂ©s“, nous dit-il. Il nous faut „donner un coeur chaud Ă  nos principes froids“. Nos sociĂ©tĂ©s n’offrent plus assez, elles manquent de sens, de partage, d’espĂ©rance, surtout pour ceux qui se sentent abandonnĂ©s et que nous avons objectivement abandonnĂ©s.
La prise de conscience doit se transformer en projet de sociĂ©tĂ©, de civilisation. La fraternitĂ© doit devenir le « bien commun“ durable de notre vivre ensemble. Mais il ne suffit pas de „parler des valeurs“, de la fraternitĂ©, celle-ci s’apprend par la pratique. Elle commence devant chez soi. L’Europe doit ĂȘtre „à l’avant-garde d’une civilisation de la fraternitĂ© intĂ©grant les musulmans“.
Il propose, entre autres, de former les enseignants Ă  apprendre aux Ă©lĂšves une Ă©thique de la discussion, „l’art de libĂ©rer la parole sans dĂ©clencher l’hostilitĂ©â€œ, de mener une politique de dĂ©senclavement pour plus de mobilitĂ© et de mixitĂ© sociale, de confier Ă  chaque enfant la responsabilitĂ© de s’engager au service de tous, dans le cadre du service civique, en dehors de sa „communautĂ©â€œ d’origine


Anne MACEY, Déléguée Générale, Confrontations Europe

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