L’Europe face à un possible « hard Brexit »

Hervé JOUANJEAN

Vice-président de Confrontations Europe

Les Britanniques ont choisi de divorcer. C’est désormais au Royaume-Uni de clarifier la relation qu’il entend tisser avec l’Union européenne, et à l’Europe de veiller à ne pas brader ses intérêts.

Quatre mois se sont écoulés depuis le référendum britannique . Que sait-on de plus ? Rien, sinon que « Brexit means Brexit » et il semble depuis peu que la voie choisie soit celle d’un « hard Brexit » . Les dirigeants britanniques sont passés de la phase de surprise à celle des incantations, signe d’un malaise psychologique profond et semblent maintenant entrer dans celle du bluff préparatoire à la négociation.

Ils tentent de chercher du réconfort auprès de pays tiers dont ils attendent qu’ils leur disent combien ils aiment le Royaume-Uni, mais qui ne pèsent pas lourd sur le plan du commerce. Certains rêvent d’un nouvel Hong-Kong aux portes de l’Europe, d’un paradis fiscal aux antipodes des principes et valeurs dont le Royaume-Uni s’est fait le champion dans les enceintes européennes et mondiales, mais qui serait difficilement soutenable sur le plan budgétaire.
Il est vrai que les effets du Brexit ne se sont pas encore fait sentir. Il reste, encore aujourd’hui, un concept, mais c’est aussi un poison qui se diffuse progressivement dans nos systèmes économiques comme au sein d’un organisme, le plus fort résistant généralement mieux que le plus petit.
Le gel des investissements de Nissan au Royaume-Uni ou, à l’occasion du G20, la menace du gouvernement japonais de « délocaliser » sur le continent les sièges des entreprises japonaises une fois le Brexit effectif illustre bien le malaise qui s’est emparé du monde réel : le paradoxe d’une telle situation est qu’elle permet d’identifier très clairement l’ampleur de ce que l’intégration européenne a apporté à tous.

Relation construite sur l’intérêt mutuel

Nos amis britanniques nous ont demandé d’attendre encore un peu, jusqu’au printemps. Nous pouvons y consentir, mais pas au-delà, car il s’agit aussi de l’avenir de l’Union européenne. Au stade actuel, une seule chose est sûre : le Royaume-Uni sera au terme d’environ deux années un pays tiers, comme les États-Unis, le Japon ou la République Dominicaine. C’est sur cette base que les responsables politiques dans l’Union et au Royaume-Uni devront, s’ils le souhaitent, construire une nouvelle relation.
Ainsi, dans le domaine du commerce, qui est au coeur de la phase initiale de la construction européenne, ce sont les règles de l’OMC qui prévaudront, libre aux deux parties de construire entre elles une possible relation préférentielle, processus qui prendra du temps.

Des rapports de pouvoir s’institueront nécessairement, sans comparaison avec l’esprit qui prévalait malgré tout autour de la table du Conseil des ministres où en fin de compte le principe de solidarité, le souci d’écouter l’autre finissait par l’emporter sur des considérations de court terme. Il s’agit maintenant de mettre en place une relation construite sur l’intérêt mutuel des deux parties, loin de l’objectif d’une « union sans cesse plus étroite » entre les peuples de l’Europe.
L’enjeu pour la construction européenne est gigantesque, car c’est le coeur même de sa raison d’être qui est en cause. Accorder au Royaume-Uni un statut « comme si » serait la pire des choses. L’Europe, c’est une âme, c’est une volonté de dépasser les rivalités du passé et de construire ensemble autre chose que ce qui nous a conduits à tant de drames, c’est la solidarité qui se manifeste par la compréhension mutuelle, mais aussi par le budget.

L’Europe, ce n’est pas l’Europe des marchands, nécessaire pour assurer l’efficacité économique et partager les richesses créées, mais insuffisantes pour rapprocher les hommes. Ce sont des valeurs communes, ce sont des droits et obligations, le partage de bénéfices, mais aussi de sacrifices pour le bien commun. C’est la raison pour laquelle, tout accord devra préserver le système institutionnel des ingérences tierces. Le partage de souveraineté se fait entre États membres d’une même Union.
L’orientation prise vers un « hard Brexit » semble nous éloigner de ce risque, mais il conviendra d’être prudent. Le Brexit sera nécessairement « hard » puisqu’il s’agit de rompre avec l’Union européenne et de renationaliser par divers artifices juridiques les textes communautaires qui ne le sont pas encore, mais il faudra surveiller de près les conséquences d’un atterrissage « soft » quand il s’agira d’établir de nouvelles relations et d’éventuelles méthodes afin de travailler ensemble.

Songer aux intérêts de l’UE

Pour l’instant, il s’agit de gérer la sortie du Royaume-Uni. Ce sera très complexe et il serait très risqué de vouloir compliquer encore le modèle en y ajoutant une dose d’institutionnelle. Ce serait une recette pour l’auto-destruction. Il revient aux Britanniques de proposer le type de relations qu’ils souhaitent établir avec l’Union européenne puisque l’initiative du divorce leur revient.
Ce sera à cette dernière de décider quelle réponse elle souhaite apporter à ces demandes, à quelles conditions et, si le Royaume-Uni en exprime le souhait, comment elle envisage éventuellement d’intégrer cette nouvelle relation dans un cadre plus général respectant son autonomie de décision. Quels que puissent être les regrets que nous inspire le retrait britannique, il faut d’abord songer aux intérêts de l’Union européenne, de ses citoyens, de son économie.

Dans ce but, il convient de préserver l’essentiel de ce qui a fait son succès pendant près de 60 années et construire sur cette base pour faire progresser les nombreux chantiers devant nous : la consolidation de la zone euro, la relance de la croissance et la création d’emplois, le contrôle des frontières extérieures, la reconquête du soutien des citoyens, notamment. La position de négociation de l’Union ne pourra donc qu’être exigeante. Ce ne devrait pas être une surprise pour nos voisins d’outre-Manche.