Nous sommes tous responsables

Philippe HERZOG

Président fondateur de Confrontations Europe

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Je suis profondĂ©ment affectĂ© par le vote britannique du Brexit. À nos amis d’outre-Manche qui ont tant luttĂ© pour un Remain, je dis que nous restons Ă  leurs cĂŽtĂ©s. De terribles Ă©preuves sont devant eux, le Royaume-Uni est menacĂ© de dĂ©composition. L’Union se rĂ©trĂ©cit gravement, elle aussi commence Ă  se dĂ©composer. Pour le monde entier cette dĂ©cision est nĂ©gative : la CommunautĂ© Ă©tait un modĂšle de rĂ©conciliation et d’association entre nos peuples, elle se dĂ©chire.
Nous sommes tous responsables. Avec beaucoup d’amis j’ai militĂ© plus de 25 ans pour faire sociĂ©tĂ© en Europe et engager de profondes rĂ©formes de l’Union. Nous avons fait des erreurs, mais nous nous sommes heurtĂ©s Ă  des murs. Les dirigeants des États ont prĂ©fĂ©rĂ© dĂ©nigrer ses institutions. D’autres voulaient sincĂšrement dĂ©fendre « l’acquis » communautaire, mais ils ont sous-estimĂ© le besoin d’une refondation : plus de 60 ans ont passĂ© depuis la crĂ©ation de la CommunautĂ©, elle s’est Ă©largie de 6 Ă  28 et le monde et les sociĂ©tĂ©s ont radicalement changĂ©. Les palinodies, les ambiguĂŻtĂ©s et les Ă©goĂŻsmes nationaux ont tout retardĂ©. Les peuples ont dĂ©fendu leurs propres « acquis » nationaux et obtenu des « exceptions » aux rĂšgles communes. En matiĂšre de solidaritĂ© chacun n’a vu que midi Ă  sa porte.
Sortir de nos barriĂšres mentales
En France beaucoup veulent maintenant « faire payer les Britanniques » : c’est la pire des rĂ©actions. Merci pour les 48 % qui ont combattu le Brexit ! Certes David Cameron a jouĂ© l’avenir de son pays, et l’on sait que les rĂ©fĂ©rendums sont toujours piĂ©gĂ©s par les dirigeants nationaux qui les organisent, les mĂ©dias et les violences populaires. Mais ne perdons pas de vue l’essentiel : tous les peuples europĂ©ens veulent s’exprimer et redĂ©finir leur identitĂ©, repenser leur relation Ă  l’Europe. Et toute refondation devra veiller Ă  faire une place au Royaume-Uni.
La France ne doit pas se dispenser d’une introspection autocritique. Elle aussi a un problĂšme majeur en matiĂšre d’altĂ©ritĂ©. Une majoritĂ© d’entre nous Ă©tait et reste contre l’élargissement, souhaitait une sortie du Royaume-Uni, est ­hostile aux immigrĂ©s et veut des frontiĂšres
 En mĂȘme temps elle n’est pas avare de leçons Ă  donner aux autres. Quant Ă  la classe politique, elle s’est montrĂ©e irresponsable, carrĂ©ment en retrait et sans jamais assumer une pĂ©dagogie de l’Union, ni offrir les conditions de proximitĂ© pour que les gens puissent s’approprier les opportunitĂ©s qu’elle a crĂ©Ă©es. Cela Ă©tant, ces dirigeants sont reprĂ©sentatifs de la sociĂ©tĂ© dont ils sont issus. Aujourd’hui saurons-nous sortir de nos barriĂšres mentales, ne pas tout attendre des positions des gouvernants français et allemand, et nous rapprocher des autres peuples pour un dĂ©bat public paneuropĂ©en autour des raisons et des principes d’une refondation ? Je remercie mon ami Nick Butler et ses proches du King’s College de Londres, qui m’ont demandĂ© l’an dernier de rĂ©diger un essai sur l’identitĂ© de l’Europe.
Tendre la main aux Britanniques
AprĂšs le rĂ©fĂ©rendum nous sommes encore plus convaincus que cette question d’identitĂ© est fondamentale. La source profonde et cachĂ©e de la crise de l’Union, c’est la dĂ©culturation de nos sociĂ©tĂ©s. Tout nouveau dĂ©part doit faire appel Ă  l’esprit d’une renaissance culturelle.
L’Europe n’est pas une gĂ©ographie, c’est une conscience, une idĂ©e humaniste qui a fait l’objet d’un combat multisĂ©culaire : l’unitĂ© dans la diversitĂ© pour rĂ©aliser une paix et une entente durables. Nos États et nations se voulant souverains ont fini par ruiner notre Europe au xxe siĂšcle et c’est la CommunautĂ© qui lui a permis de rebondir. Mais nos sociĂ©tĂ©s n’en ont pas compris sa valeur ; elle est trĂšs fragile et elle perd son Ăąme. Si nous ne sommes pas capables de nous transcender, de reconnaĂźtre l’apport des autres EuropĂ©ens Ă  nos propres libertĂ©s, Ă  notre crĂ©ativitĂ©, nous sommes de piĂštres citoyens.
Loin d’ostraciser les Britanniques, il faut leur tendre la main. Certes, organiser fermement sa sortie de l’Union mais au-delĂ , envisager pour le Royaume-Uni un statut d’État associĂ©, avec des engagements clairs en contrepartie. Nous devrons aussi proposer un tel statut Ă  la Russie et Ă  la Turquie pour d’autres raisons. D’autre part, Français, Allemands, Italiens
 devront consolider l’eurozone, mais loin de vouloir crĂ©er un « noyau dur », nous ne devons pas refouler les peuples qui n’en font pas ­partie vers des pĂ©riphĂ©ries que l’on dĂ©nigre sans les connaĂźtre, comme la Pologne et la Hongrie. Donald Tusk a raison : c’est l’Union des 27 qui doit ĂȘtre consolidĂ©e. Et cessons de masquer les diffĂ©rences profondes entre la France et l’Allemagne derriĂšre les dĂ©clarations de façade : l’asymĂ©trie des forces industrielles est Ă©vidente, l’opposition des points de vue entre dĂ©biteurs et crĂ©anciers ne l’est pas moins. Ceci doit ĂȘtre explicitĂ© dans le dĂ©bat public ; un difficile chemin de mutualisation des efforts est devant nous avec en contrepartie des rĂ©formes structurelles, notamment en France. Il ne faut pas commencer a priori par la rĂ©forme institutionnelle, mais par la dĂ©finition des prioritĂ©s absolues à partager : Ă©ducation et emploi ; transformation du rĂ©gime de croissance ; sĂ©curitĂ©, migrations et place de l’Europe dans le monde. Pour rĂ©pondre Ă  ces prioritĂ©s la gouvernance de l’Union doit changer. Elle a Ă©tĂ© conduite essentiellement par des rĂšgles, avec une uniformisation peu soucieuse des diffĂ©rences, et elle ne fait nullement appel Ă  la participation des gens. Mais la difficultĂ© est grande : d’un cĂŽtĂ© dĂ©tricoter les rĂšgles, ce serait briser les fondations de l’unitĂ© ; d’un autre, nier la diversitĂ© des choix collectifs nationaux n’est plus possible. Pour dĂ©passer cette contradiction, il faut modifier le modĂšle de marchĂ©, partager des biens communs, et crĂ©er des dimensions de puissance publique au niveau de l’Union et pas seulement de l’eurozone.
Renaissance culturelle
Dans un des plus beaux textes que j’ai pu lire tout rĂ©cemment, celui de Simon Schama dans le Financial Times, il Ă©crit (traduction libre) : « les abcĂšs brĂ»lants de la souverainetĂ© et de l’immigration sont les deux aspects de la mĂȘme question qui nous taraude : qui sommes-nous ? ». La France souffre des mĂȘmes abcĂšs. Il y a chez nous un malentendu qui nous est spĂ©cifique : l’Union n’est pas la projection de nous-mĂȘmes et de nos dĂ©sirs. Nous ne nous unissons pas parce que nous sommes semblables mais parce que nous sommes dif­fĂ©rents : voilĂ  le ressort mĂ©connu de la construction d’une « paix perpĂ©tuelle ».
Pourtant, appeler Ă  une renaissance culturelle c’est la plupart du temps s’attirer sarcasmes ou scepticisme. Je m’entends aussi rĂ©pondre que nous n’avons pas le temps, tellement les dĂ©fis Ă©conomiques et sĂ©curitaires sont pressants. La rĂ©forme de la gouvernance est jugĂ©e prioritaire, elle l’est sans aucun doute, mais la rĂ©forme culturelle tout autant, les deux tĂąches sont insĂ©parables.
Réhabiliter les élections européennes
Je ne stigmatise pas l’idĂ©e de « souveraineté », elle exprime dans un langage d’ancien rĂ©gime l’idĂ©al d’autodĂ©termination des peuples. Mais elle le fait sur un mode archaĂŻque, fermĂ©, exclusif, confiĂ© Ă  des États rivaux. Il faut aujourd’hui faire appel Ă  l’engagement direct des EuropĂ©ens, les aider Ă  se rapprocher et se solidariser eux-mĂȘmes. Aujourd’hui nous naviguons entre une Europe bureaucratique et une codirection d’États qui ne gouvernent pas. Mais pour avancer il faut quitter l’ancienne image des États-Unis d’Europe, voulue idĂ©ale quoique dĂ©lĂ©gataire, et inventer un concept d’Union diffĂ©renciĂ©e. Je propose une ConfĂ©dĂ©ration avec certaines dimensions fĂ©dĂ©rales mais composĂ©e de diffĂ©rents cercles qui se chevauchent, afin de mieux tenir compte des formidables diffĂ©rences entre nos nations ainsi que des solidaritĂ©s Ă  bĂątir. Pour bĂątir une synergie dans un cadre dĂ©mocratique lĂ©gitime, il faut rĂ©habiliter les Ă©lections europĂ©ennes et la Commission, mais surtout rendre possibles l’initiative et l’engagement dĂ©centralisĂ©s de tous les porteurs de projets d’intĂ©rĂȘt europĂ©en.
Combattons la dĂ©culturation en exigeant une Ă©ducation europĂ©enne transnationale. Insurgeons-nous contre la pauvretĂ© et la violence du systĂšme d’information, de nos propres clivages corporatistes ou partisans, et Ă©tablissons un espace public europĂ©en de communication, comme le demande JĂŒrgen Habermas depuis longtemps. On ne rĂ©ussira pas Ă  fĂ©dĂ©rer des peuples s’ils restent sous-Ă©duquĂ©s, livrĂ©s aux dogmes, aux Ă©motions fugitives et aux violences. Les potentiels ne manquent pas, faisons appel Ă  la conscience de chacun. Coresponsables de la crise, nous le serons de son issue.
Philippe Herzog, 24 juin 2016

1) Vous pouvez vous procurer ce texte sur mon site www.philippeherzog.org. Vos commentaires sont les bienvenus !
2) Let us write our own history and vote to remain a beacon of tolerance, 18-19 June, 2016.

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