Les valeurs européennes comme boussole dans un monde fragmenté

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Sans me comparer à Martin Luther King Jr., je peux dire que ma génération aussi a porté un rêve. Celui d’une Europe unie, forte et indépendante, capable de diffuser un message de paix dans un monde traversé par le bruit et la fureur. Ce rêve n’est pas né dans l’abstraction. Il s’est enraciné dans l’expérience concrète des sociétés sorties de l’histoire récente des transitions démocratiques, pour lesquelles les valeurs européennes ont représenté à la fois un horizon et une méthode.

Nous avons été formés dans la conviction que les droits et les libertés fondamentales, l’État de droit et la dignité humaine ne constituent pas seulement un socle normatif, mais un projet de transformation. L’éducation a été pensée comme l’instrument central de cette transformation : former une génération capable de moderniser l’État, de renforcer les institutions et d’inscrire durablement nos sociétés dans l’espace européen.

Dans ce parcours, l’adhésion de la République de Moldova au Conseil de l’Europe a constitué une étape décisive. Elle a marqué l’entrée dans une communauté juridique et politique fondée sur des principes exigeants, mais aussi sur une solidarité concrète entre États partageant une même vision de la démocratie. Aujourd’hui encore, cette appartenance conserve toute sa portée, d’autant plus que la Moldavie assure pour la deuxième fois la présidence du Comité des Ministres du Conseil de l’Europe – responsabilité qui témoigne de sa crédibilité et de son engagement.

L’obtention du statut de pays candidat à l’adhésion à l’Union européenne prolonge cette trajectoire. Mais elle intervient dans un contexte profondément transformé. La guerre provoquée par la Russie en Ukraine a mis fin à certaines illusions sur la stabilité du continent et sur l’universalité spontanée des valeurs démocratiques. Elle a rappelé que ces valeurs doivent être défendues, parfois dans des conditions d’extrême tension.

Dans le même temps, l’ordre international connaît une recomposition rapide. Les valeurs européennes, longtemps perçues comme universelles, sont désormais contestées. D’autres modèles mettent en avant la stabilité au détriment de la liberté, la prospérité collective au détriment des droits individuels. Cette évolution impose à l’Europe de clarifier son discours et d’assumer pleinement ce qu’elle est : non seulement un espace de valeurs, mais aussi un espace de puissance économique et de développement.

Car l’Europe ne se réduit pas à une construction normative. Elle est aussi un modèle de prospérité fondé sur l’économie sociale de marché, l’innovation et la cohésion sociale. Pour les pays candidats, cette dimension est essentielle. Elle montre que les valeurs ne sont pas dissociables du progrès économique, mais qu’elles en constituent au contraire la condition durable.

Face à ces mutations, deux attitudes sont possibles : le fatalisme ou un optimisme lucide et pragmatique. L’histoire européenne incline à privilégier la seconde. Les crises ont souvent été

des moments d’approfondissement, voire de refondation. Elles ont permis de transformer des vulnérabilités en opportunités.

La République de Moldova en offre une illustration singulière. Avec près d’un million de citoyens vivant à l’étranger, dont une large part dans les États membres de l’Union européenne, elle est déjà, de facto, insérée dans l’espace européen. Cette diaspora ne représente pas seulement un phénomène migratoire. Elle constitue un vecteur de circulation des valeurs, des pratiques et des normes. Elle contribue à une forme d’intégration silencieuse mais profonde.

Dans ce contexte, la Moldavie ne doit pas être perçue uniquement comme un bénéficiaire du projet européen, mais comme un contributeur. Par son expérience historique, par sa résilience face aux crises et par son engagement en faveur des valeurs démocratiques, elle peut enrichir la réflexion européenne. Elle rappelle que l’Europe n’est pas un acquis, mais une construction permanente, nourrie par la diversité de ses nations.

Au fond, la question n’est pas de savoir si les valeurs européennes sont universelles, mais si l’Europe est capable de leur rester fidèle dans un monde qui les conteste. C’est à cette condition qu’elles continueront à jouer leur rôle de boussole.

Pour ma génération, ce choix ne relève ni de l’idéalisme naïf, ni du simple attachement historique. Il constitue une nécessité stratégique. Dans un monde fragmenté, les valeurs européennes ne sont pas seulement ce que nous défendons : elles sont ce qui nous permet d’avancer.

Article-Corina-Calugaru