Le Royaume-Uni, "passager clandestin" de l’UE ?

Patrick ARTUS

Chef économiste, membre du Comité exécutif de Natixis

On voit se dessiner la stratĂ©gie du Royaume-Uni aprĂšs le Brexit : c’est celle du « passager clandestin » qui mĂȘle fiscalitĂ© attrayante, rĂ©glementations allĂ©gĂ©es et gestion du taux de change. Si elle a Ă©tĂ© payante au Canada et au Mexique vis-Ă -vis des États-Unis, peut-elle s’avĂ©rer aussi bĂ©nĂ©fique pour le Royaume-Uni vis-Ă -vis de l’Union EuropĂ©enne ?

La stratĂ©gie de « passager clandestin » nĂ©cessite quelques « ingrĂ©dients » : il faut qu’y ait libre circulation des biens et des capitaux entre le Royaume-Uni et l’Union EuropĂ©enne. Or, l’Union EuropĂ©enne acceptera-t-elle que ce soit le cas ? Cette stratĂ©gie est d’autant plus efficace que le pays est petit (c’est le cas de l’Irlande vis-Ă -vis du reste de la zone euro). Pour un grand pays, baisser la pression fiscale pour attirer des investissements a d’emblĂ©e un coĂ»t trĂšs important (perte de recettes fiscales, dĂ©ficit public). Enfin, la structure Ă©conomique du Royaume-Uni y rend la dĂ©prĂ©ciation du change trĂšs pĂ©nalisante.

La stratĂ©gie qui va ĂȘtre mise en place va clairement se fonder sur une fiscalitĂ© attrayante pour les investissements grĂące aux faibles cotisations sociales des entreprises (taux d’imposition des sociĂ©tĂ©s descendant Ă  15 % dans le futur). Les cotisations sociales des entreprises ne reprĂ©sentent au Royaume-Uni que 4,2 % du PIB, contre 11,5 % en France. On se dirige aussi vers des rĂ©glementations allĂ©gĂ©es sur le marchĂ© du travail pour la finance. Enfin, il est trĂšs probable que le Royaume-Uni utilisera la gestion du taux de change pour gagner de la compĂ©titivitĂ©-coĂ»t avec une politique monĂ©taire trĂšs expansionniste, de fait dĂ©jĂ  mise en place.

Pour saisir la viabilitĂ© d’une telle stratĂ©gie, il convient de se pencher sur les exemples du Mexique et du Canada, deux Ă©conomies en bonne santĂ© (Ă  l’exception du secteur pĂ©trolier au Canada dans la pĂ©riode rĂ©cente), avec un lien commercial trĂšs important avec les États-Unis. 78 % des exportations du Canada vont vers les États-Unis, 82 % de celles du Mexique. Cette situation favorable du Canada et du Mexique rĂ©sulte en particulier d’une politique de gestion de la compĂ©titivitĂ© vis-Ă -vis des États-Unis, avec la dĂ©prĂ©ciation du taux de change lorsque la croissance amĂ©ricaine ralentit. Le peso mexicain et le dollar canadien ont Ă©tĂ© ainsi dĂ©prĂ©ciĂ©s par rapport au dollar amĂ©ricain au moment de la crise des subprimes et Ă  partir de 2014 pour corriger les effets de la baisse du prix du pĂ©trole. Pour ces pays, la politique de passager clandestin vis-Ă -vis des États-Unis a bien Ă©tĂ© couronnĂ©e de succĂšs.

Une stratégie de petit pays
Mais cette stratĂ©gie peut-elle rĂ©ussir au Royaume-Uni ? Ce n’est pas aussi Ă©vident. Tout d’abord, cette politique d’amĂ©lioration de la compĂ©titivitĂ©, de fiscalitĂ© et de rĂ©glementation attrayantes vis-Ă -vis de l’Union EuropĂ©enne a pour objectif de faire gagner au Royaume-Uni des parts de marchĂ© et d’y attirer des investissements. Ceci ne peut ĂȘtre le cas que s’il y a libre circulation des biens et services et des capitaux entre le Royaume-Uni et l’Union EuropĂ©enne (en AmĂ©rique du Nord, il y a le NAFTA). Or rien ne prouve que l’Union EuropĂ©enne accepte que ce soit le cas dans la nĂ©gociation qui va s’ouvrir avec le Royaume-Uni.

Ensuite, la stratĂ©gie de concurrence fiscale et rĂ©glementaire est normalement une stratĂ©gie de petit pays : le coĂ»t de la baisse des impĂŽts est rapidement couvert s’il y a implantation d’importantes entreprises Ă©trangĂšres par rapport Ă  la taille du pays. Mais c’est plus risquĂ© pour un grand pays : la baisse des impĂŽts conduit Ă  une baisse des recettes fiscales, et il faudrait des investissements Ă©trangers de trĂšs grande taille pour la compenser. Le risque est donc une dĂ©gradation importante des finances publiques du Royaume-Uni avec le recul des recettes fiscales, alors que le dĂ©ficit public du Royaume-Uni est toujours supĂ©rieur Ă  4 % du PIB en 2016.

Enfin, la recherche d’un gain de compĂ©titivitĂ© par la dĂ©prĂ©ciation du change est dĂ©favorable au Royaume-Uni compte tenu de sa structure Ă©conomique. Les exportations de biens et services du Royaume-Uni sont sophistiquĂ©es, elles se portent sur des produits et services haut de gamme d’oĂč une Ă©lasticitĂ©-prix faible des exportations en volume (0,14) : la dĂ©valuation stimule peu les exportations. Les importations du Royaume-Uni sont de grande taille, car il s’agit de biens qui ne sont pas fabriquĂ©s dans le pays, d’oĂč une hausse des prix des importations liĂ©e Ă  la dĂ©prĂ©ciation du change qui rĂ©duit le pouvoir d’achat. Cette hausse se voit dĂ©jĂ  : le prix des importations hors Ă©nergie du Royaume-Uni baissait sur un an de 4 % au dĂ©but de 2016. En aoĂ»t 2016, il augmente sur un an de 5 %.

AprĂšs le Brexit, la stratĂ©gie de « passager clandestin » vis-Ă -vis de l’Union EuropĂ©enne, que le Royaume-Uni va trĂšs certainement choisir, a une probabilitĂ© Ă©levĂ©e d’échouer.

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