La finance et le politique face au long terme

Philippe Herzog

Président fondateur de Confrontations EuropePhilippe Herzog

A l’échelle du monde les besoins d’investissements Ă  long terme (ILT) sont massifs. Il s’agit de crĂ©er des emplois pour les nouvelles gĂ©nĂ©rations et rĂ©pondre Ă  leurs besoins, dĂ©carboner l’économie, rendre les villes durables, restaurer les campagnes. Ceci appelle de formidables investissements en capital humain, en infrastructures, en innovation industrielle. Or leur insuffisance est criante.

Pour les ILT il y a toujours eu besoin de choix collectifs, de programmes et soutiens publics ; or aujourd’hui l’Etat investit trĂšs peu, et nos sociĂ©tĂ©s vieillissantes demandent la protection sociale, non l’investissement.  D’autre part la finance privĂ©e mobilise d’énormes ressources dans le monde globalisĂ© mais elle estime le risque beaucoup trop Ă©levĂ© pour s’engager Ă  long terme.
Cela étant, la bonne nouvelle est que politiques et financiers commencent à se pencher sur ce problÚme. Qui portera la solution ? Le public a besoin du privé et réciproquement. Y aura-t-il un alignement sur les modÚles financiers, ou bien va-t-on promouvoir une synergie entre public et privé ?
L’Union europĂ©enne lance un « plan Juncker » pour qu’entreprises et collectivitĂ©s publiques puissent mobiliser plus de ressources sur l’investissement. Les financiers rassemblĂ©s dans la ConfĂ©rence de Milan Ă  laquelle j’ai participĂ© manifestent un intĂ©rĂȘt mitigĂ© pour ce plan. Ils sont satisfaits du concept : « aller des subventions vers des emprunts », offrir des garanties publiques pour faire venir le secteur financier privĂ© (« crowding in »). Pour ma part j’ai soulignĂ© le biais de ce plan : l’insuffisante valorisation des choix collectifs, avec le risque de socialisation des pertes des choix privĂ©s.
D’autre part l’UE a dĂ©cidĂ© de bĂątir une « Union des marchĂ©s de capitaux » (CMU). Le principe est bon car la fragmentation de l’Europe est un gros handicap. Mais alors que la concurrence rĂšgne, nous devons souhaiter que les investisseurs institutionnels qui gĂšrent notre Ă©pargne (assureurs, fonds de pension, banques publiques d’investissement) puissent jouer un rĂŽle majeur pour la coopĂ©ration et la mutualisation du financement des ILT, en complĂ©ment des banques.
Les financiers examinent les conditions à réunir, notamment pour financer les infrastructures, et ils critiquent le cadre européen de régulation du marché. Celui-ci vise à la stabilité et à la transparence mais quand ses rÚgles font obstacle aux ILT, il faut les ajuster : une meilleure « calibration » est un premier pas. La puissance du régulateur européen doit surtout se mettre au service des biens communs du futur.
Ces questions viennent au G20 dans les prochains jours. On aimerait que l’Europe y aille avec des idĂ©es claires et un modĂšle ouvert au monde. Actuellement la compĂ©tition internationale fait rage pour attirer l’épargne et les liquiditĂ©s. Et l’Europe connait un dĂ©crochage : les flux d’investissements directs entrants chez elle diminuent, ce qui traduit un manque de confiance envers elle. D’autre part l’UE doit aussi investir ailleurs dans le monde pour fonder son avenir sur des partenariats d’intĂ©rĂȘt mutuel, en Afrique particuliĂšrement ; mais elle le fait trĂšs peu. « Look at the world, Juncker plan ! » nous suggĂšre le directeur de la Banque de dĂ©veloppement du BrĂ©sil.
Ainsi, soutenir le plan Juncker c’est prĂ©parer dĂšs maintenant la phase suivante. La sociĂ©tĂ© civile transfrontiĂšres doit se mobiliser pour promouvoir des projets d’intĂ©rĂȘt commun. Le travail doit s’engager sans retard pour les valoriser secteur par secteur, Ă©tablir les standards et les nouvelles classes d’actifs, crĂ©er un cadre favorable aux contrats de long terme en partenariats public-privĂ©. Il ne doit pas ĂȘtre enfermĂ© dans le secret de l’expertise. Et une politique macroĂ©conomique et financiĂšre pour les ILT doit se mettre en place dans la zone euro.
Rien ne sera possible sans la participation des populations et des entreprises. Il faut leur prĂ©senter  les enjeux et les inciter Ă  prendre des risques. Qui Ă©duquera le public ? Investir Ă  long terme, c’est rompre avec l’urgence du quotidien et construire notre avenir en solidaritĂ©.

Un Club des investisseurs de long terme (LTIC) a Ă©tĂ© lancĂ© en 2009 et Confrontations Europe s’est engagĂ©e en premiĂšre ligne dans ce combat au niveau communautaire. En reconnaissance je suis invitĂ© comme key speaker Ă  sa confĂ©rence annuelle internationale ; je reviens de celle de Milan stimulĂ© par la vigueur de la scĂšne globale.
Claude Fischer, directrice des Entretiens Eurafricains, a crĂ©Ă© un rĂ©seau qui conduit une trĂšs riche rĂ©flexion sur les investissements en Afrique – Ă  consulter : http://www.entretiens-europeens.org
On trouvera sur mon site internet www.philippeherzog.org une version longue argumentée de ce libre propos.

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