Banques : l’Europe danse toujours sur un volcan (Audio)

Carole ULMER

Directrice des études, Confrontations Europe

La Deutsche Bank est au cœur de la tourmente. Condamnée par la justice américaine à verser une amende de 14 milliards de dollars en raison de son implication dans le scandale des subprimes – à l’origine de la crise financière de 2007-2008 – la banque a vu son cours de bourse s’effondrer. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase pour une banque déjà plongée dans de multiples contentieux.

L’inquiétude gagne les marchés. Et pour cause, la taille du bilan de la Deutsche Bank est gigantesque : elle équivaut au PIB d’un pays comme l’Espagne. Et elle est considérée aujourd’hui par le FMI comme la banque la plus systémique du monde – « trop grande pour mourir » sans entraîner une grave crise du système financier international. Les interconnections avec tout le secteur bancaire européen sont manifestes. Tout cela dans un contexte où les banques sont déjà mises à rudes épreuves par une conjoncture macro-économique difficile. « Le secteur bancaire est impacté par l’environnement de taux bas engendré par la politique monétaire et l’aplatissement de la courbe des taux : elles sont perturbées par la faiblesse des rendements de leurs actifs à revenu fixe – ce qui rogne considérablement leurs marges, le tout dans un univers de contraintes réglementaires déjà fortes ». A cela, s’ajoute une concurrence exacerbée par l’entrée de nouveaux acteurs et la pression pour transformer les business model induite notamment par la révolution numérique.

Faisons-nous face à une menace du type de Lehmann Brother ? Selon toutes vraisemblances, les analystes financiers se rejoignent pour écarter un scénario catastrophe dans ce cas précis. Des négociations vont bon train pour réviser le montant de l’amende. La Deutsche Bank est une institution solide, assise sur des réserves de trésorerie massives, qui s’expliquent notamment par l’action du régulateur qui a exigé des réserves en capital plus importantes au lendemain de la crise ; et elle a engagé il y a quelques mois déjà un plan de restructuration substantiel pour redresser ses comptes. Et même si Angela Merkel tient bon en refusant un sauvetage public, on peut se dire que l’Allemagne ne laissera pas sa plus grande banque couler… D’autres établissements bancaires européens – notamment les banques italiennes – sont dans une situation bien plus inquiétante.

Les enseignements de cette crise de la Deutsche Bank sont ailleurs. Moins qu’une menace immédiate de contagion, les tensions autour de la Deutsche Bank nous enseignent que les banques demeurent des institutions fragiles. L’Europe danse sur un volcan. Certains établissements bancaires demeurent en partie sous-capitalisés, le ménage n’est pas encore fait dans tous les bilans bancaires, des créances douteuses demeurent. Repousser la réforme du système bancaire européen a un coût. Les réformes introduites en Europe dans le cadre du projet d’Union bancaire sont allées indéniablement dans le bon sens – en témoigne un mécanisme de surveillance unique qui fonctionne – mais elles n’ont pas été assez loin. Le deuxième pilier de l’Union bancaire visant à encadrer les régimes nationaux de redressement et de résolution bancaire en introduisant une hiérarchie dans les acteurs impliqués dans un sauvetage, vient tout juste de s’incarner dans une administration en ce début d’année, le Mécanisme de résolution unique. Afin de repousser au maximum le recours aux contribuables pour sauver les banques (bail-out), la régulation introduit le régime de bail-in où les pertes sont portées par les actionnaires en premier lieu puis par les créanciers et enfin par les détenteurs de dépôts non assurés au-delà de 100 000 euros. En principe, c’est une bonne chose. Mais, la mise en pratique d’un tel mécanisme pose toutefois question, il n’est pas sûr que la mécanique fonctionne (les procédures sont complexes) et que le remède soit in fine moins douloureux. Car, pour qu’un tel sauvetage fonctionne sans « hémorragie », les épargnants doivent pouvoir avoir confiance dans le fait de récupérer leurs dépôts. Or, il manque toujours à l’Union bancaire, son troisième pilier : un fonds unique de garantie des dépôts.

Plus que la secousse boursière engendrée par la Deutsche Bank, ce sont les tensions latentes du système bancaire européen qu’il faut avoir à l’esprit. Mais ne nous y trompons pas, le volcan n’est qu’en sommeil…et c’est pour cela qu’il est urgent de poursuivre et finaliser le projet d’Union bancaire. Peut-être la débâcle de la Deutsche va-t-elle servir à faire évoluer les réticences allemandes en la matière.

Cliquez ici pour écouter l’interview de Carole ULMER sur RCF (émission diffusée le 5 octobre).

[1] Carole ULMER « Taux d’intérêt négatifs : les risques de cette politique », Confrontations Europe La Revue, 27 avril 2016,
https://confrontations.org/la-revue/taux-dinteret-negatif-les-risques-de-cette-politique

[2] Marie-France BAUD, « L’Union bancaire au chevet des citoyens », Confrontations Europe La Revue, 27 avril 2016,

https://confrontations.org/la-revue/lunion-bancaire-au-chevet-des-citoyens