Reconstruire une politique industrielle en France et en Europe (Audio)

Anne MACEY

Déléguée générale de Confrontations Europe

Retrouvez l’interview d’Anne MACEY Ă  la radio Sputniknews sur le thĂšme « Reconstruire une politique industrielle en France et en Europe » (intervention vers la 22Ăšme minute de l’Ă©mission).

Qu’est-ce que la politique industrielle europĂ©enne? Comment est-elle nĂ©e? Dans quelle mesure est-ce une idĂ©e nouvelle pour les institutions europĂ©ennes?
Une politique industrielle vise Ă  aider nos entreprises Ă  faire face Ă  la compĂ©tition mondiale. L’Europe est le bon Ă©chelon, c’est une question de masse critique face aux AmĂ©ricains et aux Chinois, et de moyens, parce que les besoins d’investissements sont massifs et que certains Etats sont trĂšs endettĂ©s.
Il n’existe toujours pas aujourd’hui de vĂ©ritable politique industrielle europĂ©enne. C’est d’ailleurs une catastrophe qu’elle n’existe pas.
GrĂące au commissaire europĂ©en Michel Barnier, appuyĂ© par le think tank Confrontations Europe et son prĂ©sident fondateur Philippe Herzog, Ă  l’ancien commissaire Ă  l’industrie Tajani, et Ă  la Commission actuelle Juncker, parler de politique industrielle au niveau europĂ©en n’est plus un tabou depuis 2014. De grands chantiers ont Ă©tĂ© ouverts :
1. Construire un vaste marchĂ© intĂ©rieur (tĂąche Ă  laquelle s’était attelĂ© Jacques Delors) pour que nos entreprises grandes et petites puissent s’appuyer sur un « camp de base » dans la mondialisation, avec des standards europĂ©ens, des instruments de dĂ©fense commerciaux

2. Attirer les investissements massifs dont nous avons besoin pour rester ou devenir leaders dans l’industrie du XXIe siĂšcle
 ce qui inclut des investissements massifs en formation et en requalification, en innovation pour moderniser et digitaliser notre base industrielle. ConcrĂštement, c’est le Plan Juncker d’investissement europĂ©en (distribuĂ© par la BEI et sur le territoire français la BPIFrance et la Caisse des dĂ©pĂŽts), et les fonds structurels (distribuĂ©s par les rĂ©gions).
3. Enfin, dĂ©fendre des intĂ©rĂȘts communs face Ă  nos grands concurrents qui sont les autres grandes rĂ©gions du monde. Face Ă  des multinationales, la Belgique ne pĂšse pas lourd. La France non plus. En revanche, l’Europe, si ses Etats-Membres sont unis, le peut.

Mais le problĂšme est double :
1. Il est d’abord national : on a encore des marchĂ©s beaucoup trop petits sur des bases nationales. Nos entreprises d’origine française, allemande, sont souvent en rivalitĂ© frontale entre elles. C’est le cas du Français Alstom et de l’Allemand Siemens. En plus, certains pays qui ont pris soin de leur base industrielle comme l’Allemagne s’en tirent bien, quand d’autres comme la France ou la Belgique se dĂ©sindustrialise depuis 30 ans

2. Il manque aussi une vĂ©ritable stratĂ©gie : l’Europe a dĂ©fini des objectifs mais trop larges, trop flous, et de toute façon, ils ne seront atteints que par une mobilisation des Etats pour les mettre en Ɠuvre, sans quoi ils resteront sur le papier. En outre, une stratĂ©gie suppose des choix qui ne peuvent pas ĂȘtre imposĂ©s du haut. Il est possible de dĂ©gager une spĂ©cialisation par rĂ©gion (une rĂ©gion ne peut pas ĂȘtre bonne partout) en mobilisant les parties prenantes et en les intĂ©grant dans les chaĂźnes de valeur mondiale. Il est important de concentrer et non de saupoudrer les investissements publics dans ces domaines pour attirer un maximum d’investissement privĂ©.
En clair, il y a besoin d’une stratĂ©gie europĂ©enne de compĂ©titivitĂ© industrielle pour mettre en cohĂ©rence et non en rivalitĂ© les spĂ©cialisations nationales et rĂ©gionales de maniĂšre complĂ©mentaire. Les responsabilitĂ©s pour y parvenir sont Ă  tous les niveaux : europĂ©en, national, rĂ©gional aussi. Il y a besoin de renouer avec l’ambition industrielle initiale du projet europĂ©en : il y a 60 ans, l’Europe a mis en commun le charbon et l’acier entre plusieurs pays dont la France et l’Allemagne.

Y a-t-il un malaise industriel europĂ©en (Caterpillar, Alstom…) et une solution europĂ©enne Ă  ce malaise?
Il y a un malaise industriel, avec une dĂ©sindustrialisation extrĂȘmement prĂ©occupante en Europe, une hĂ©morragie d’emplois. Or, pour crĂ©er suffisamment d’emplois et dĂ©gager des revenus supplĂ©mentaires, nous avons besoin d’exporter et d’innover. Et c’est justement l’industrie europĂ©enne qui est responsable de 80% des exportations et de 80% des investissements en recherche et dĂ©veloppement privĂ©. Il faut donc prendre soin de sa base industrielle ; et tous les pays ne l’ont pas fait. Bruxelles sert de bouc-Ă©missaire Ă  des manquements qui sont d’abord internes.
Que peut ou doit faire l’Europe ? Comme l’a rappelĂ© le prĂ©sident de la Commission europĂ©enne, Jean-Claude Juncker, dans son discours sur l’état de l’Union du 14 septembre :
1. ProtĂ©ger les travailleurs : L’Europe va soutenir les travailleurs des Gosselies en Belgique, d’Alstom en France grĂące aux fonds europĂ©ens (fonds europĂ©en de mondialisation, FSE) mais il faudrait anticiper davantage en requalifiant et mettant Ă  jour les compĂ©tences de travailleurs. L’Europe va obliger Caterpillar la multinationale amĂ©ricaine Ă  s’engager dans un vĂ©ritable dialogue social, ce qui n’est pas la coutume amĂ©ricaine .
2. Elle a aussi un rĂŽle Ă  jouer Ă  l’égard des multinationales (comme elle l’a fait en matiĂšre fiscale avec l’amende de 13mds d’€ infligĂ©e Ă  Apple) qui ont une part de responsabilitĂ© dans les choix qu’ils prennent en matiĂšre d’allocation du travail et de rĂ©munĂ©rations entre filiales. Un rapport du SĂ©nat amĂ©ricain de 2014 citĂ© par le journal le soir indique que Caterpillar a utilisĂ© sa filiale suisse (pour payer moins d’impĂŽts aux Etats-Unis et) pour faire travailler sa filiale belge et ne lui rembourser qu’une marge limitĂ©e. Et quand cela aboutit Ă  fermer des filiales, il faut agir au niveau europĂ©en et peut-ĂȘtre mĂȘme chercher Ă  anticiper.
3. Enfin, face aux besoins d’investissements massifs dans des projets d’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral europĂ©en, en matiĂšre de dĂ©fense, d’espace, d’industrie 4.0, de requalifications
 le Plan Juncker peut ĂȘtre activĂ©. Pour l’instant c’est une collection de plans nationaux, et pas toujours des investissements d’intĂ©rĂȘt europĂ©en. Il n’est pas suffisant. Nous avons besoin d’un fonds souverain europĂ©en, de fonds d’investissement europĂ©ens
 Bien sĂ»r il faudra convaincre l’Allemagne et nos entreprises. Mais nous n’avons pas le choix, face aux Chinois, aux AmĂ©ricains
 qui ont dĂ©veloppĂ© de puissantes politiques industrielles avec de vastes marchĂ©s intĂ©rieurs et des poches profondes sur le plan financier.

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