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L’UE et les Etats-Unis face au grand accord de libre-échange de l’Asie Pacifique

Par Mario Telò, Professeur de sciences politiques à la LUISS (Libera Università Internazionale degli Studi Sociali) à Rome et à l’ULB (Université libre de Bruxelles)

Mario Telò revient sur la signature, le 16 novembre, de l’accord de libre-échange de l’Asie Pacifique, le RCEP ((Regional Comprehensive Economic Partnership), qui rassemble 15 pays d’Asie Pacifique. Une grande absente néanmoins, l’Inde qui a refusé d’y adhérer.  Pourquoi un tel accord a-t-il été signé en dehors de l’OMC ? Quel impact pour l’Union européenne ?

Le 15 novembre dernier, après huit ans de négociations, le grand accord de libre-échange de l’Asie Pacifique a été signé. Le RCEP (Regional Comprehensive Economic Partnership) aurait dû rassembler les 10 pays de l’Association des Nations du sud–est asiatique (Brunei, Myanmar, Cambodge, Indonésie, Laos, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande et  Vietnam),  les trois grandes économies de l’Asie du nord-est (Corée, Chine et Japon) et deux des trois autres membres de l’« ASEAN plus 6 » : Inde, Australie et Nouvelle Zélande. Une région très importante puisqu’en en vingt ans elle est passée de 20 % à plus de 30% de l’économie mondiale et surtout une des parties de la planète les plus dynamiques de la croissance post-Covid (+ 0,2% de croissance estimée).  Mais l’Inde s’est retirée en décembre 2019 pour deux raisons : la peur d’une invasion, non seulement de produits chinois, mais de tous les autres pays avec lesquels elle fait état d’une balance commerciale déficitaire et de standards trop élevés.

Mais, ces standards étaient-ils vraiment trop élevés ? Pourquoi signer un tel accord en dehors de l’OMC ? Et quelles conséquences pour les Occidentaux ?

En effet depuis que la paralysie du Doha round de l’OMC est devenue évidente (réunion de Cancun de 2003), toutes les puissances commerciales ont lancé des stratégies de remplacement basées sur le bilatéralisme (Etat-Etat) ou l’inter-régionalisme (au moins une organisation régionale comme partenaire).

Modèle de l’intégration négative

Jugés trop exigeants par l’Inde, les contenus du RCEP sont pourtant minimaux en comparaison, non seulement des accords récemment signés par l’UE (par exemple celui avec le Japon de 2017), mais aussi du TPP (Trans Pacific Partnership) signé en 2015 par les Etats-Unis de BarackObama avec 10 pays asiatiques, et qui a survécu au retrait de Trump sous le nouvel acronyme : CPTPP (Australie, Brunei, Chili, Japon, Malaisie, Mexique, Nouvelle Zélande, Pérou, Singapore et Vietnam). Le RCEP ne prévoit que la facilitation du commerce, une zone de libre échange caractérisée par le modèle de l’intégration négative – baisse de 90% des tarifs douaniers :  pas de clauses sociales ni environnementales, pas de marchés publics, presque rien sur le e-commerce et la digitalisation… Le RCEP présente également une double signification politique : tout d’abord, il démontre le choix des grandes économies du Pacifique en faveur du libre-échange, contre le protectionnisme. Deuxièmement, il divise le QUAD, l’alliance indopacifique voulue par Trump pour isoler la Chine (Australie, Japon, Etats-Unis et Inde).

Comparable au NAFTA (aujourd’hui dénommé USMCA), cet accord régional ne ressemble en rien au marché unique européen, à moins de considérer l’UE comme une zone minimale de libre échange, à l’image de l’AELE : Un marché unique avec monnaie unique n’est pas une simple zone de libre- échange. 

Négociation asymétrique

Cet accord pourrait être classé par les experts du régionalisme comme un accord soft, minimaliste, limité à l’intégration négative. Mais, même s’il est minimaliste, pour les Occidentaux c’est une sérieuse sonnette d’alarme au niveau des équilibres des puissances dans l’économie globale, car la Chine a fait un grand bond en avant pour imposer des standards compatibles avec son modèle de société dans une très grande partie de son voisinage (elle est le premier partenaire commercial de chaque pays). Depuis que l’OMC a manifesté sa faiblesse, une compétition acharnée est ouverte pour savoir par qui et comment seront fixés les standards du commerce mondial. Pas étonnant, puisqu’ils sont l’expression de modèles diverses de société et de vie. Obama a lancé le dernier plan occidental en date pour contrecarrer la Chine au niveau de ces standards : sa double démarche (TTIP avec l’UE et TPP avec l’Asie, en excluant Pékin) aurait présenté à la Chine (presqu’à prendre ou laisser) un ensemble cohérent de règles, procédures, et standards agréés par les deux partenaires transatlantiques (représentant encore presque la moitié du PNB global et du commerce mondial) et une partie des économies asiatiques. Les dirigeants chinois auraient ainsi été partagés sur l’acceptation de cette négociation asymétrique.  Mais le TTIP a trop traîné et Trump, aidé par les protectionnistes américains et européens de droite et d’extrême gauche, a souhaité le retrait de cette stratégie, en lançant à sa place pendant 4 ans, les guerres commerciales, de facto un boomerang.

L’Occident semble, selon certains commentateurs, bouleversé par le dynamisme asiatique et frileux à cause de la pandémie de Covid-19 et de la crise économique qui s’ensuit. Pas d’amalgame. En réalité les deux puissances commerciales des deux côtés de l’Atlantique ont poursuivi des stratégies différentes au cours des quatre dernières années et peuvent entreprendre des démarches convergentes à l’avenir.

Succès remarquables pour l’UE


Malgré les pressions internes et externes protectionnistes, l’Union européenne a continué et renforcé sa stratégie mondiale d’accords commerciaux et/ou sur les investissements transfrontaliers : Corée du Sud, Vietnam, Canada, Mexique, Japon, Mercosur et négociations en cours avec l’ASEAN, l’Australie, et le CAI (Comprehensive arrangement on investments) avec la Chine. Cependant, cette stratégie présente un déficit, des implications politiques sous-exploitées jusqu’à présent, que seule la coordination du Haut Représentant de l’UE pour les Affaires étrangères, Josep Borrell, pourra redresser. Des succès remarquables, même si les multiples résistances national-protectionnistes font craindre que la ratification nationale sera mouvementée dans plusieurs Etats membres.


Que fera Joe Biden ? Le nouveau Président des Etats-Unis est en difficulté, comme il l’a prouvé face aux journalistes le 16 novembre dernier ne sachant que leur répondre. Soit il revient à la stratégie de Barack Obama, qui espérait un containment pacifique de la Chine, soit il emprunte la voie tracée par Bill Clinton en 1994, et choisit de ressusciter l’APEC, comme un parapluie couvrant tous les accords commerciaux   de la région (TPP et RCEP), soit il suit l’exemple européen. : s’engager en faveur d’accords commerciaux faisant la promotion de standards exigeants en matière de protection de l’environnement, de clauses sociales et de protection des Droits de l’homme, tout en accompagnant cette démarche par une initiative commune UE-Etats-Unis pour une réforme de l’OMC.  Peut-être qu’une grande stratégie pour la régulation consensuelle et graduelle, du commerce mondial relancera un jour l’OMC et apportera de tels bénéfices aux populations – surtout en période de crise économique-, que les résistances internes s’affaibliront. C’est à l’UE de prendre l’initiative d’un nouveau dialogue transatlantique, entre égaux.

Mario Telò vient de publier  un ouvrage sur les enjeux du multilatéralisme et du régionalisme avec Thomas Meyer de l’Université technique de Dortmund (Allemagne) et José Luis de Sales Marques de l’Institut d’Etudes européennes de Macau : Regionalism and Multilateralism – Politics, Economics, Culture aux éditions Routledge Revivals. www.routledge.com