Élections européennes : comment passer du dire au faire ?

Auteur : Marcel Grignard

Président de Confrontations Europe

Au lendemain des élections au Parlement européen, les tractations pour dénouer la complexe équation de la répartition des responsabilités dans l’ensemble des institutions sont abondamment commentées. Et ce n’est pas une question anodine. L’essentiel reste cependant le sens et le contenu des politiques européennes attendues dans ce nouveau mandat et il nous semble utile d’éclairer ce questionnement en partant du vote des citoyens européens.

Quels sont les résultats marquants des élections européennes ? La hausse inattendue et bienvenue de la participation et la progression du vote en faveur des écologistes. Cette hausse de la participation traduit la prise de conscience des citoyens européens de la dimension mondiale des enjeux qu’il s’agisse des tensions commerciales entre la Chine et les États-Unis, du dossier Iran/États-Unis, des conséquences des dérèglements climatiques de plus en plus visibles à l’échelle de la planète. La prise en compte de l’importance des enjeux environnementaux bénéficie aux écologistes mais influence aussi plus largement le contenu des programmes de la plupart des listes. Les électeurs signifient ainsi aux dirigeants européens que pour faire face il faut agir ensemble faute de quoi L’Europe sera réduite à l’impuissance : ils formulent une attente, celle d’une Europe « Puissance Publique » capable de préserver les « biens communs », de s’engager vers un nouveau mode de développement et de peser sur les conditions des échanges internationaux. C’est, de notre point de vue, une exigence forte pour le mandat qui s’ouvre garant de résultats solides et marquants.

L’autre grand enseignement de ces élections, c’est l’affaissement des deux principaux groupes du Parlement européen – le PPE et S&D – qui, depuis l’origine, ont joué un rôle central et historique dans la construction européenne. Une page se tourne. Il leur faudra dorénavant composer avec le groupe Renew Europe (RE) – les Libéraux et centristes de l’ex-ALDE – et les écologistes (mais sans certitude à ce jour que ces derniers soient partie prenante de cette majorité). Cette recomposition des forces devrait conduire les députés à bâtir une vision politique et un projet stratégique partagés mais le risque d’une succession de compromis liés aux rapports de force qui s’exprimeront sur chaque dossier n’est pas à écarter.

Paysage politique très éclaté

Le recul, voire l’effondrement dans certains pays, des principaux partis de gouvernements, touche pratiquement tous les pays de l’Union confirmant la profondeur de la crise du politique. Ces élections ont aussi été marquées par la consolidation à un haut niveau de partis nationalistes ou anti-européens.

Le vote des Européens dessine un paysage politique très éclaté, hétérogène, instable ­marqué par la volatilité de l’électorat. Les fractures sont lisibles tout d’abord à l’intérieur de chacun de nos pays : la Bretagne et la Provence-Côte d’Azur apparaissent comme des miroirs inversés ; tout comme la Flandre et la Wallonie ou les grandes agglomérations et les régions rurales d’Europe centrale notamment. Elles sont plus visibles encore si l’on compare les pays : le vote écologiste se concentre dans quelques États membres (Allemagne, France, Pays-Bas, Autriche, Irlande…) tandis que les partis nationalistes et anti-européens remportent de forts suffrages en Pologne, en Italie, en Suède, en Belgique ; en Hongrie, le Fidesz de Viktor Orban rafle même 56 % des voix.

Des élus, issus de partis majoritaires dans leur pays, ne se retrouveront pas dans les groupes majoritaires au Parlement européen. La Ligue de l’Italien Matteo Salvini va retrouver les élus du Rassemblement national au sein du groupe rebaptisé « Identité et Démocratie » qui regroupera 73 députés. D’autres groupes s’avèrent très hétérogènes (RE, le PPE et sa composante Fidesz, les Verts allemands et français très différents culturellement). C’est un risque supplémentaire de désunion, de tension contre-productive entre Parlement, Commission et Conseil de l’UE. Un contexte où l’impératif de définir des coopérations renforcées pour sortir des blocages risque d’accroître les fractures.

Risque de désunion doublé d’un risque démocratique. Les clivages politiques recouvrent globalement les fractures économiques et sociales au sein des États membres. Une bonne partie des citoyens « inclus » forment les électeurs des groupes de la majorité du Parlement européen ; cette majorité devra être en capacité de déborder de son électorat pour mettre en place des politiques européennes inclusives répondant aux besoins de ceux qui vivent des situations difficiles. L’Europe est confrontée à la crise de la démocratie représentative et sa refondation ne se fera pas sans les citoyens. Les consultations citoyennes sur l’Europe, organisées d’avril à octobre 2018, témoignaient de cette prise de conscience mais elles se sont ensablées. Les campagnes électorales ont été très nationales (la revendication d’un SMIC européen tient du surréalisme) et à distance des lignes de force portées par les groupes du Parlement dans lesquels se retrouvent les élus. Reconnecter les choix européens aux attentes des électeurs, parvenir à impliquer la société civile organisée sont les défis d’une Europe toute entière plongée dans une crise de la démocratie de représentation. Inventer des formes de démocratie participative à articuler avec un renouveau des démocraties de représentation est le bon schéma général, le décliner concrètement est une autre histoire. A l’échelon européen, cela consiste notamment à marier des formes de décision « descendantes » (qui est là la marque de fabrique des institutions) avec des formes « montantes ». C’est une tâche rude à laquelle doit s’attaquer le nouveau Parlement européen et qui doit le conduire à nouer une nouvelle relation avec les Parlements nationaux. Il s’agit de donner à voir la dimension européenne comme une plus-value des politiques nationales.

L’attente d’Europe : dépasser les désunions pour faire ensemble

Il faut voir, dans la hausse de la participation aux élections, une attente d’Europe qu’il convient de ne pas décevoir. Or, l’Europe paraît bien fragile alors que s’effrite le multilatéralisme et que les institutions internationales sont menacées d’inefficacité. l’Europe menace de décrocher sur des pans entiers des nouvelles technologies face à des concurrents boostés par leurs puissances publiques et portés par de stratégies de conquêtes.

Cependant, la prise de conscience progresse, pour preuve le besoin de « politique industrielle » est installé dans le débat tout comme s’impose l’idée de « souveraineté européenne ». Il va falloir passer du concept à la concrétisation dans des domaines-clés qu’il s’agisse de l’énergie, du numérique, de la cyber-sécurité ou de la défense.

Il s’agit de dépasser les intérêts particuliers, les approches cloisonnées pour mener une politique cohérente. Avec pour ambition de :

  • combattre le repli sur soi pour reprendre ensemble les commandes dans une transition du monde difficile ;
  • assurer une cohérence des objectifs et des moyens :

– marché intérieur/concurrence/relations commerciales/relations de voisinage/partenariat de codéveloppement avec l’Afrique,

– recherche/investissements long terme/investissements sociaux/politique industrielle/éligibilité aux financements communautaires,

– rôle de la puissance publique/coopérations entre les acteurs économiques.

L’objectif européen de parvenir à la neutralité carbone d’ici 2050 est prometteur, il peut être mobilisateur et nous assurer un leadership mondial. C’est un objectif qui n’est pas encore partagé par tous les pays de l’Union. Dépasser les oppositions, rassembler tous les Européens ne sera possible que si l’on sait entendre ce qui motive les réticences et si l’on sait prendre en compte la diversité des trajectoires nationales.

L’opportunité d’un nouveau mode de développement

Il faut parallèlement clarifier ce que doit être une prise en compte des enjeux environnementaux et sur ce sujet comme sur les autres, ne pas s’enfermer dans une approche dogmatique. Admettons la grande complexité des problèmes, arrêtons de croire ou de faire croire que des solutions simples permettent la maîtrise du climat, la protection de la biodiversité, la gestion des ressources rares et celle des déchets… tout en assurant cohésion et inclusion sociale. La transition vers une économie conjuguant compétitivité, cohésion sociale et environnement, c’est bien autre chose que le verdissement des investissements. Une économie décarbonée implique très probablement un accroissement de la consommation d’électricité en remplacement d’énergies fossiles et des investissements d’infrastructures considérables sans parler de l’impératif de sécurité d’approvisionnement pour les utilisateurs à l’horizon 2050.

Je reste convaincu que l’Europe a des atouts, qu’elle ne part pas de rien, mais aussi qu’être lucide sur ses limites est le moyen de progresser.

Notes de bas de page

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