Compte Rendu : Petit déjeuner autour de Claude Imauven, Président du Conseil d’Administration d’Orano

Confrontations Europe organisait au Cercle de l’Union Interalliée une rencontre et un petit-déjeuner autour de Claude Imauven, Président d’Orano, groupe français spécialiste des combustibles nucléaires.  

Un moment d’échange qui fut l’occasion d’éclairer la stratégie d’Orano et surtout la perception de cet acteur sur l’avenir de l’agenda nucléaire français et européen et de la place du nucléaire dans nos mix énergétiques à l’aune des objectifs européens tels que fixés dans la loi européenne sur le climat, la réduction de 55% des émissions de CO2 d’ici à 2030 pour viser la neutralité climatique d’ici à 2050.

1. Un “printemps du nucléaire”  

La prise de conscience croissante de l’urgence de lutter contre le réchauffement climatique, la volonté de renforcer la souveraineté énergétique européenne et les différentes conséquences de l’invasion russe de l’Ukraine sont autant d’éléments conjoncturels qui contribuent à une relance du développement de l’énergie nucléaire. 

Le jeudi 7 mars, Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, et Roland Lescure, ministre délégué chargé de l’Industrie et de l’Énergie, se sont rendus sur le site de la Hague. Bruno Le Maire y a alors annoncé la décision de poursuivre la stratégie de traitement-recyclage au-delà de 2040. 

Quelques semaines plus tard, les 21 et 22 mars avait lieu à Bruxelles, l’important Sommet sur l’énergie nucléaire, marqué par les déclarations de la Présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et un tournant dans le discours de la Commission sur le rôle du nucléaire dans la lutte contre le réchauffement climatique. En quelques mots, le nucléaire est désormais reconnu de vive voix comme pouvant jouer un rôle important dans la transition énergétique.

2. Orano et l’histoire du nucléaire en France  

Orano est une entreprise de près de cinquante ans, héritière de Cogema (Compagnie générale des matières nucléaires) fondée en 1976. Cette dernière est alors le fruit de la grande période de Politique industrielle de la France, et s’inscrit pleinement dans la lignée du programme nucléaire français, d’abord à des fins militaires puis civiles, comme le démontre par ailleurs les grands noms à sa direction : André Giraud, Georges Besse puis Michel Pecqueur. 

Cogema puis Areva et enfin Orano ont développé une expertise continue tout au long du cycle nucléaire, de l’amont à l’aval. Il s’agit bien là d’une caractéristique française et d’un choix politique traduit par un attachement à une vision holistique. Autrement dit, cela se traduit par une préoccupation depuis l’accès aux ressources, puis à l’ensemble des pans du savoir-faire nucléaire. Cela a permis de consolider une vision en cycle fermé, autrement dit de l’accès à l’uranium puis à sa conversion jusqu’à son recyclage et à la question de la gestion des déchets utiles. 

Aujourd’hui, Orano se présente finalement comme un groupe aux finances saines, se projetant dans un secteur d’avenir, en particulier depuis 2015 alors que le nucléaire perd peu à peu son statut de sujet “tabou”. 

En quelques chiffres, ce sont 30,8 milliards d’euros de carnet de commandes qui s’étendent sur les 6.5 prochaines années et une notation financière solide. Son chiffre d’affaires de 2023 s’élève à 4 775 millions d’euros. Ainsi, ce sont, selon Claude Imauven, des bons résultats qui permettent un désendettement croissant du groupe et l’élaboration de nouvelles perspectives sur ses activités en termes de développement et d’investissement. 

L’évolution du discours sur l’énergie nucléaire, considérée de plus en plus comme une solution à la lutte contre le changement climatique, est expérimentée de manière directe et comme une fenêtre d’opportunité par le groupe Orano mettant par ailleurs les enjeux de souveraineté nationale et européenne au cœur de ses visions stratégiques. 

3. Les arguments en faveur de l’énergie nucléaire ou la fin d’un sujet tabou  

a. Stratégie de modification

Claude Imauven souligne que depuis l’existence du groupe Cogema a été menée une recherche active de diversification des origines de l’uranium, y compris lorsque la France possédait encore des ressources d’uranium sur son territoire tel que sur le site de la Crouzille désormais transformé en centre de recherche.   

Aujourd’hui, l’uranium utilisé par les centrales françaises provient majoritairement d’Afrique (Niger), d’Asie centrale (Kazakhstan), du Canada et de l’Australie. En outre, l’uranium, à la différence du pétrole ou du gaz, bénéficie d’une meilleure répartition géographique mondiale avec des ressources présentes sur les territoires de l’OCDE.  

b. Concentration de l’énergie nucléaire  

En second lieu, Claude Imauven précise la concentration de l’énergie nucléaire en termes de pouvoir énergétique. Pour des ordres de grandeur, 1 g de plutonium a un contenu énergétique de 100 g d’uranium et d’une tonne de pétrole.  

c. En aval du cycle  

Enfin, se pose la question du recyclage et du savoir-faire qui permet de profiter du potentiel énergétique des combustibles après refroidissement. Claude Imauven souligne que pour donner suite au processus de traitement, 96 % de la matière peut être réutilisée afin de fournir à terme de l’électricité. Celle-ciest constituée de 1% de plutonium et utilisée dans des combustibles MOX (Mélange d’Oxydes), (10% de l’électricité produite en France vient de combustible recyclé), et les 95 % sont représentés par de l’uranium récupéré avec une teneur en uranium supérieure à l’uranium naturel. À cet égard, la technologie de réutilisation est aujourd’hui maîtrisée, mais nécessite un besoin d’investissement massif. 

Il reste donc 4% de déchets non réutilisables, conditionnés à l’usine de la Hague avant un stockage définitif. Claude Imauven souligne ici le rôle des start-ups pour définir des solutions dans la transformation de ces déchets aujourd’hui non réutilisables. 

d. L’élan politique, ou la renaissance du nucléaire 

Citons le discours de Belfort du président de la République le 10 février 2022, décliné le 3 février 2023 par le Conseil de Politique Nucléaire (CPN) ou encore la formation de l’Alliance du nucléaire qui fixe l’objectif d’atteindre une capacité nucléaire installée de 150 GW d’ici à 2050 au sein de l’Union européenne. 

De plus, au niveau international, la COP 28 s’est fait elle-même écho d’une augmentation des capacités nucléaires où 22 pays et 120 acteurs économiques ont appelé à un triplement des capacités d’ici à 2050. La relance du nucléaire est donc bien une réalité. 

Ces discours politiques doivent prendre en compte les investissements nécessaires, où le rythme du nucléaire n’est pas celui des décisions politiques courantes, mais du long terme.

4. Le nucléaire en Europe et perspectives sur le leadership français  

Selon Claude Imauven, le développement des capacités nucléaires en Europe est le fruit “d’un long combat” comme le démontrait encore les querelles relatives à la taxonomie européenne.  

Dans cette nouvelle ère du nucléaire, la France est en position de leadership : à l’initiative de la création de l’Alliance du nucléaire en février 2023, elle bénéficiera également de la récente inclusion de la technologie nucléaire dans le Net Zero Act ou encore de la création d’une alliance sur les SMR.  

En termes d’acteurs importants internationaux dans ce secteur, il est nécessaire de considérer la Russie ainsi que la Chine qui met en œuvre une planification volontaire et efficace. Cependant, dans les rapports de force internationaux d’aujourd’hui, l’Europe possède un leadership technologique évident du fait de sa maîtrise de toutes les technologies du cycle du combustible nucléaire (minières, transformation de l’uranium, réacteurs, combustible, recyclage et services).  

Claude Imauven appelle alors à une consolidation des initiatives européennes eu égard du renouvellement institutionnel à venir et des objectifs climatiques nationaux et européens. En effet, doubler voire tripler les investissements reviendrait, à titre indicatif, à plus de 100 G€ d’investissements dans le cycle. 

5. Conclusion sur la position d’Orano  

Orano est un acteur central d’accompagnement tout au long du cycle nucléaire. Quelques points sont mis en avant par Claude Imauven :  

  • Orano recherche une diversification permanente de son portefeuille. Comme nous le disions auparavant, l’uranium provient notamment du Kazakhstan. Or, il se trouve qu’il s’agit géopolitiquement d’une zone délicate au vue des potentiels conflits avec la minorité russophone des régions frontalières. Pour autant, Orano est le seul acteur majeur dans ce pays. En outre, de nouvelles tentatives de diversification sont menées en se tournant vers des partenariats avec l’Ouzbékistan, la Mongolie ou encore le Canada.  
  • Enfin, Orano a la particularité d’exercer et d’enrichir son expertise par des activités périphériques. Un exemple parlant est le développement d’une filiale dans le domaine médical afin de développer un traitement contre les tumeurs par alphathérapie en phase de développement et faisant l’objet d’essais en Amérique.  
  • À partir de ses savoir-faire, Orano développe également une réflexion autour de la récupération de matériaux stratégiques au service de la recherche d’une souveraineté européenne particulièrement en matière de minerai rares et notamment par le recyclage des batteries, et collabore pour cela sur la base de partenariats internationaux. 
  • Enfin, Claude Imauven conclut sur l’attraction de la filière nucléaire, mais sur le manque parallèle d’ingénieurs et d’ingénieures avec une parité qui est d’ailleurs loin d’être acquise au sein des laboratoires scientifiques. Ainsi, de nouveau, l’enjeu des compétences est fortement présent, ce qui permet de rappeler l’importance des politiques de long terme, notamment en termes de formations. 
  • Claude Imauven soulignant le défi clef du financement, plaide pour la création d’un fonds souverain européen. Il souligne l’écart qui existe entre les discours politiques et les réalités industrielles et les changements qui doivent encore se faire dans la perception du risque nucléaire comme élevé par les banques, notamment chez la Banque européenne d’investissement.  
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