Comment vaincre le trumpisme ? Quelques conseils aux Européens

Article de Corinne Cherqui, Secrétaire générale de Confrontations Europe, au sujet du livre « Les origines du trumpisme, son essor et comment le vaincre » de Sean Dobson.

Dans « Le trumpisme, son essor et comment le vaincre » (1), l’historien et stratège politique américain Sean Dobson (2) livre une lecture incisive de la montée de Donald Trump et de la transformation durable du paysage politique américain. Son propos est clair : le trumpisme ne serait pas un accident de l’histoire, mais l’expression contemporaine d’un vieux modèle américain reposant sur la suprématie blanche et un unilatéralisme agressif. Comprendre cette continuité est essentiel pour évaluer les risques auxquels sont confrontées les démocraties occidentales.

Un phénomène ancien sous des traits nouveaux

Selon la reconstitution d’un long fil historique et depuis la fondation de la République américaine, on voit qu’une large part de « l’Amérique blanche » adhère à ce que l’on appelle « l’Ancien Modèle » : un républicanisme musclé, ethnocentré, anti-intellectuel et volontiers belliqueux. De la conquête de l’Ouest à la doctrine Monroe, de l’esclavage à la ségrégation, ce modèle s’est imposé comme matrice politique durable, indépendamment du parti au pouvoir.

Trump n’invente donc pas ce qu’il incarne : il catalyse. Le mépris pour les élites culturelles, l’importance accordée aux « vrais Américains », l’indifférence aux normes de l’État de droit et la nostalgie d’une grandeur perdue sont des ressorts profondément enracinés. L’ascension de Trump révèle surtout combien cet « Ancien Modèle » n’a jamais été réellement vaincu.

Le rôle des transformations sociales et économiques

À cette dimension historique s’ajoutent trois évolutions modernes que l’on peut identifier comme moteurs puissants du trumpisme.

La première est l’explosion des inégalités. Depuis quarante ans, les classes populaires américaines subissent désindustrialisation, stagnation des salaires et effondrement des services publics. Les démocrates, convertis au néolibéralisme depuis les années 1990, n’ont pas su protéger leur base ouvrière traditionnelle, ouvrant la voie à un populisme de ressentiment exploité par Trump et son MAGA, « Make America Great Again ».

La deuxième est la fin de la guerre froide. Avec l’effondrement du communisme, le Parti républicain a perdu la justification de son multilatéralisme. Le réflexe unilatéraliste — historiquement puissant — est alors revenu au premier plan, préparant le terrain à l’isolationnisme agressif « America First ».

La troisième est la « balkanisation médiatique ». L’écosystème informationnel issu du câble, des réseaux sociaux et de l’infotainment a permis à Trump de contourner les médiations traditionnelles et d’imposer une propagande massive, créant des chambres d’écho où faits et normes constitutionnelles deviennent secondaires. Ce nouvel environnement médiatique explique en partie la résilience du trumpisme malgré ses scandales et échecs. Jusqu’où cela sera-t-il vrai ?

2024, la victoire de Trump est surtout la défaite des démocrates

Selon certaines analyses dont celle de Dobson, des erreurs stratégiques ont aussi conduit à la défaite de Kamala Harris en 2024 avec une campagne sans message clair, alternant slogans éphémères et promesses peu lisibles, tandis que Trump restait concentré sur deux thèmes qui mobilisaient sa base : l’inflation et la suprématie blanche.

La candidate démocrate a trop compté sur les mécanismes de participation plutôt que sur une mobilisation par le contenu, et s’est illusoirement tournée vers les « républicains modérés » — une catégorie politiquement marginale depuis 2016.

Fascisme ou illibéralisme ?

Si on distingue trumpisme et fascismes historiques, il existe néanmoins des parallèles préoccupants : soutien précipité des élites économiques, ralliement des partis conservateurs traditionnels, affaiblissement des contre-pouvoirs, dénigrement systématique de la vérité. L’évolution rhétorique et comportementale de Trump depuis le début de son second mandat renforce ces craintes et crée ou conforte des émules en Europe et ailleurs.
Même si le trumpisme n’a pas — encore totalement — adopté les méthodes expansionnistes des régimes totalitaires des années 1930, malgré des annonces tonitruantes (Canada, Alaska, Golfe du Mexique…), Trump en partage la logique et les élans : convertir la frustration sociale et raciale en pouvoir politique, tout en centralisant l’autorité et en brisant les normes constitutionnelles.

Un phénomène américain mais des conséquences d’une portée mondiale

On ne peut se contenter d’une lecture strictement américaine du phénomène. Si la base trumpiste est largement indifférente au reste du monde, le trumpisme s’inscrit dans une vague plus large d’illibéralisme touchant les démocraties avancées, partout dans le monde.

La spécificité américaine — et le danger accru — tient toutefois au poids géopolitique des États-Unis : un basculement durable du pays vers une « dictature MAGA » aurait des conséquences directes pour l’Europe, l’alliance transatlantique et la gouvernance climatique mondiale.

Un avertissement qui concerne aussi l’ensemble des pays européens

S. Dobson formule des propositions, à destination des démocrates comme des alliés européens. Aux États-Unis, il appelle à un retour à un « populisme économique » assumé, centré sur un Green New Deal crédible et sur la reconstruction d’un pacte social. À ses yeux, seule une amélioration tangible des conditions de vie peut atténuer la colère qui nourrit le mouvement MAGA. Les élections de mi-mandat aux États-Unis seront en ce sens un bon baromètre.

Aux partenaires étrangers, il recommande de cesser toute complaisance : réciprocité commerciale, coordination climatique et fermeté diplomatique doivent, selon lui, montrer aux élites républicaines que le trumpisme affaiblit les intérêts américains.

Au-delà du contexte américain, les enseignements de cette analyse sont un diagnostic utile pour l’Europe : la montée des populismes ne s’explique pas par la seule figure du leader, mais par des dynamiques profondes — inégalités, perte de légitimité des partis de gouvernement, fragmentation informationnelle — que l’on retrouve de part et d’autre de l’Atlantique. Le trumpisme n’est pas seulement un phénomène américain : c’est un miroir grossissant des vulnérabilités démocratiques contemporaines.

L’enjeu dépasse la Maison-Blanche et son locataire actuel : il concerne la capacité des démocraties à renouer avec une promesse de prospérité partagée et à maintenir un ordre international basé sur le droit. À ce titre, son livre constitue moins une analyse académique qu’un avertissement politique — adressé autant à Washington qu’à Bruxelles.

(1) Les origines du trumpisme, son essor et comment le vaincre, de Sean Dobson, avec une préface d’Olivier Richomme, aux Editions L’Harmattan
(2) Sean Dobson, vétéran de la Maison-Blanche et des campagnes électorales américaines, a obtenu un doctorat de l’Université Columbia en histoire européenne moderne, avec une spécialisation sur les mouvements fascistes. Il vit en France avec sa femme.

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