La mesure de l’impact social : facteur de transformation du secteur social en Europe

Nicole ALIX, Adrien BAUDET

Économie Sociale et Solidaire

L’entrepreneuriat social, “nouveau modèle économique”, doit pouvoir «se développer dans le marché unique». L’Union européenne a donc adopté une série de mesures visant à créer un cadre favorable aux entreprises sociales et à leurs partenaires de l’économie sociale et de l’innovation sociale. Pour “démontrer que l’argent investi dans celles-ci est source d’économie et de revenus importants”, la Commission a décidé de “développer une méthode pour mesurer {leurs} gains socio-économiques” et “leur impact sur la communauté”. La méthode se veut “rigoureuse et systématique”, notamment pour guider les Fonds d’investissement pour l’entrepreneuriat social européens et le programme pour le Changement social et l’innovation(SMAII).
L’idée de l’évaluation de l’impact social n’est pas nouvelle :
– depuis au moins 20 ans, les coopératives, mutuelles et associations ont mis au point des outils d’évaluation spécifiques (bilan sociétal, révision coopérative…), pour éclairer les parties prenantes (en premier lieu les membres) sur la réalisation de leurs objectifs ;
– des méthodes ont émergé pour démontrer leur utilité sociale, puis leur impact social, leur capacité à traiter les besoins sociaux auxquels elles s’attachent à répondre.
Deux phénomènes sont nouveaux, en revanche.
C’est d’abord la vogue de la “mesure”qui est nouvelle. On peut y voir plusieurs raisons:
– bien éclairés en amont par une mesure des impacts, les décideurs éviteraient les errances du capitalisme financier : d’où le concept de l”impact economy” (Hillary Clinton) et de “l’économie positive” (Jacques Attali),
-les évaluations «randomisées», «processus «d’expérimentation créative», dans le cadre duquel les décideurs politiques et les chercheurs travaillent ensemble pour réfléchir différemment et tirer les enseignements des réussites et des échecs”seraient un « golden standard » par rapport aux proches macroéconomiques, mises en échec, notamment en économie du développement ;
– des Etats appauvris et endettés cherchent un relais de la part des investisseurs privés dans un marché des investissements sociaux. Ils nourrissent l’idée qu’on pourrait répondre à un très grand nombre de problèmes sociaux avec des structures économiquement autonomes sur le modèle que celles que le capitalisme développe via la responsabilité sociale des entreprises (moralisation des pratiques) et en s’attaquant au marché des plus pauvres (stratégie Bottom of the Pyramid) ;
– l’échec des pays socialistes et des administrations bureaucratiques légitiment le recours à desméthodes de management d’entreprise pour tenter de mieux résoudre les questions sociales et y étendre le principe de la concurrence ; depuis 20 ans se multiplient les processus d’appels d’offres sur des projets sociaux, censés être ainsi plus précis et plus mesurables que des partenariats de longue durée ;

– la récente réglementation bancaire semble conduire les banques européennes à dégonfler leurs bilans et restreindre le crédit, laissant le champ à la finance de marché, pilotée par des gestionnaires d’actifs qui, pour le compte des investisseurs, travaillent avec des outils plus “à distance” que les banques. Dans certains pays membres de l’UE, il n’y a pas ou plus de banques de proximité, mais des groupes multinationaux et des organisations de micro-crédit.