Un point sans retour de la nouvelle entente européenne ?

Dr. Filippa CHATZISTAVROU

Chercheuse à ELIAMEP
et enseignante à l’Université d’Athènes

L’auteure, Filippa Chatzistavrou, voit dans le nouveau paquet de réformes imposé à la Grèce « une logique de liquidation judiciaire bien plus que de reconstruction ».

La démission d’Alexis Tsipras, le 20 août 2015, a porté un coup d’arrêt aux velléités fédératives, que certains pouvaient encore espérer pour le projet européen. Dorénavant, personne ne peut croire à une possible fédéralisation du système politique européen érigeant au sein de l’Union européenne une véritable séparation et équilibre des pouvoirs, alors que s’amplifie le phénomène de désocialisation de l’économie. Depuis 2010, une nouvelle entente européenne s’esquisse, réunissant les partis du centre-droit – libéraux fédéralistes ou anti-fédéralistes – et du centre-gauche – des partis sociaux-libéraux jusqu’aux socialistes – autour du modèle d’intégration pour l’Union européenne. Il s’agit d’une méthode qui revendique le pragmatisme, qui se révèle anti-keynésienne, anti-déficits et prônant la dérégulation comme seule issue pour les États hyper-endettés. C’est précisément ce mode d’intégration que les Grecs ont désapprouvé lors du référendum du 5 juillet 2015. Ironie du sort, ils ont été appelés à l’entériner lors des élections du 20 septembre 2015.

Syriza recrédibilise les anciens partis au pouvoir

Ce nouveau round électoral alourdit le sentiment de découragement moral qui ne cesse de monter en Grèce alors que, depuis 2009, le peuple grec a été convoqué à cinq élections et a connu six Premiers ministres. Preuve d’une démocratie dysfonctionnante qui n’a plus, pour survivre, qu’un seul recours : le processus électoral.
Cette élection du 20 septembre a d’abord pour vocation de permettre de nouvelles combinaisons de coalition pour que le troisième plan d’aide et ses mesures de réforme économique puissent être mis en oeuvre. L’expérience gouvernementale de Syriza, en tant que parti de gauche radicale, en grande partie pro-européen, a mis à nu le traumatisme de l’Europe du XXIe siècle : la démocratie parlementaire nationale n’est plus le fondement structurel de l’intégration européenne. Elle est devenue, au fil des ans, un rouage institutionnel, parmi d’autres, d’un système qui est principalement basé sur la gouvernance réglementaire, l’expertise extra-gouvernementale et la régulation statutaire.
À présent, Syriza embrasse le discours institutionnel européen et participe paradoxalement à la recrédibilisation des partis du système, et de toute une caste dirigeante déchue et corrompue qu’il était censé combattre. Le parti est maintenant emblématique de l’échec des luttes nationales contre les politiques européennes de crise et du contre-discours qui les sous-tendaient. Les programmes d’assistance, et le paquet de réformes non négociables qui les conditionnent, deviennent des outils d’acculturation économique expresse, imposés aux États européens les plus fragiles économiquement et les plus déstabilisés par la globalisation européenne et mondiale.
Ce troisième mémorandum grec détaille encore plus précisément que les précédents la nouvelle série des réformes à entreprendre, dans une logique de liquidation judiciaire bien plus que de reconstruction. Il y est question de privatisation des droits sociaux et des biens publics, de saisie des biens, de déflation salariale et de taxation lourde de la consommation. Face aux ravages d’un chômage massif, l’objectif du programme en faveur de l’emploi semble dérisoire, ciblant 50 000 chômeurs de longue durée… Ce mémorandum est au final bien plus contraignant que les précédents. Il sera soumis à une série d’évaluations serrées. Et en cas de constat de non-application, il est susceptible d’être arrêté, comme l’a rappelé le président de l’Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem. Pour en assurer le succès, les créanciers de la Grèce ont imposé des conditions institutionnelles qui touchent au mode de fonctionnement de l’État. Ils exigent notamment l’autonomie institutionnelle et opérationnelle de secteurs-clés de l’administration grecque (service de recette, services fiscaux et de collecte de taxes, institut des statistiques), mais aussi la création d’un Conseil budgétaire indépendant et l’introduction d’un mécanisme automatique de plafonnement des dépenses.
C’est dans cette même logique que les cinq présidents de l’Union européenne ont publié en juillet 2015, un rapport sur l’achèvement de la gouvernance économique, où ils proposent d’instaurer des mécanismes automatiques de régulation budgétaires pour la zone euro, se déclenchant dès lors qu’un pays dépasse ses plafonds en matière de dette et de déficit. La nouvelle entente européenne est d’abord soucieuse de promouvoir l’indépendance réglementaire de l’Union européenne au détriment d’une gouvernance politique répondant aux besoins des populations. Nul ne peut en douter. Et les quelques voix qui osent encore s’élever pour rappeler l’importance de l’intégration politique et démocratique en Europe, ne font in fine qu’alimenter une chimère ou au mieux construire un paravent purement formel qui cache mal la vraie nature du projet européen.