Pour un nouveau récit européen

Antoine ARJAKOVSKY

Codirecteur du département de recherche Société Liberté Paix du Collège des Bernardins

Alors que les populismes font entendre avec force et violence leurs voix, et que la diversité des identités européennes peine à se frayer une voie dans le débat public, il est nécessaire de rappeler l’importance de construire un nouveau récit européen.

« Un nouveau récit pour l’Europe. Regards croisés sur l’histoire de la conscience européenne »1, tel est l’intitulé du colloque qui s’est tenu les 20 et 21 mai 2016 au Collège des Bernardins. Préparé depuis trois ans, placé sous le patronage de la Commission européenne, et organisé en association avec plusieurs institutions et universités européennes, le colloque a réuni une trentaine d’historiens de 17 pays européens. La méthode originale proposée aux Bernardins a été de proposer une histoire non exhaustive et ouverte de la conscience européenne au travers de regards croisés. Mais il a fallu dans un premier temps rappeler qu’il existait bien une réalité désignée par le terme de « conscience européenne » et surtout que son récit polyphonique est une voie indispensable pour permettre aux Européens de faire corps et d’affronter ensemble les défis qui les bousculent. Trois grandes figures contemporaines ont été évoquées dans cette perspective.

Le « discours au peuple d’Europe » de Barack Obama à Hanovre en Allemagne le 25 avril 2016 avait comme objectif de proposer une issue aux crises que traverse actuellement le continent européen, de la guerre russo-ukrainienne et du conflit entre la Russie et l’Union européenne au risque de Brexit et au déferlement de vagues de migrants en pro­venance du Proche Orient. Les propos du président américain sont révélateurs de ­l’importance pour les Européens de se confronter au regard d’autrui pour prendre conscience d’eux-mêmes comme appartenant à une même entité civilisationnelle : « Je vous dis à vous, peuples d’Europe, n’oubliez pas qui vous êtes. Vous êtes les descendants d’une lutte pour la liberté (…) Vous êtes l’Europe, unis dans la diversité. Guidés par les idéaux qui ont formé le monde vous êtes plus forts lorsque vous êtes unis. »2

Faire appel à la conscience

Les Européens ont besoin d’un récit commun non seulement parce qu’ils forment un tout aux yeux du reste du monde, mais surtout parce que, sans référents communs, ils risquent de perdre leur identité. C’est ce qu’a affirmé à Rome, en 2011, Herman van Rompuy, alors qu’il était président du Conseil européen. Il expliqua que le discours des droits de l’homme ne pouvait constituer, à lui seul, un axe vertical autour duquel les Européens peuvent se retrouver. « Car c’est renvoyer l’homme trop à lui-même et donc, forcément le limiter, le cloisonner, l’isoler. En un mot, le rendre trop “solitaire”. » C’est la raison pour laquelle Herman van Rompuy considère que les Européens ont besoin d’un « supplément d’âme » capable de maintenir et de renforcer les acquis de la civilisation européenne à savoir l’égalité hommes-femmes, la démocratie politique, la séparation de l’État et des Églises, l’intégration par le droit au sein de sociétés pluriculturelles. Pour lui, c’est l’amour qui se trouve au fondement d’une telle réconciliation entre science et conscience. Il faut donc que les Européens retrouvent, selon la recommandation de Kierkegaard, « les vertus d’un amour qui transcende le temps ».

Le pape François n’a pas dit pas autre chose le 25 novembre 2014 au Conseil de l’Europe puis au Parlement européen à Strasbourg lors de sa première visite de la capitale européenne. Pour lui, seule la recherche de la vérité historique permet de sortir de l’impasse de l’individualisme qui menace la civilisation européenne. « Pour marcher vers l’avenir, il faut le passé. De profondes racines sont nécessaires. Et il faut aussi le courage de ne pas se cacher face au présent et à ses défis. Il faut de la mémoire, du courage, une utopie saine et humaine. » Le pape argentin d’origine italienne dispose de la distance suffisante pour expliquer aux Parlementaires européens que « les racines s’alimentent de la vérité, qui constitue la nourriture, la sève vitale de n’importe quelle société qui désire être vraiment libre humaine et solidaire ». Or, selon lui, la vérité pour se faire jour doit faire appel à la conscience.

1) Les actes du colloque seront publiés aux éditions Salvator à l’automne 2016.

2) www.whitehouse.gov/the-press-office/2016/04/25/remarks-president-obama-address-people-europe ; cf. aussi : www.theguardian.com/commentisfree/ 2016/apr/26/the-guardian-view-on-obamas-hanover-speech-a-welcome- endorsement-of-european-unity-and-values.