L’Europe dans l’angle mort de la démocratie

Antoine VAUCHEZ

Directeur de recherche au CNRS au Centre européen de sociologie et de science politique (Université Paris 1-Sorbonne-Ehess).

À l’aube de ses 60 ans, la démocratie européenne se fait encore attendre. Comment faire émerger une politique démocratique au cœur des institutions européennes ?

Parmi les victimes collatérales d’une décennie de crises politiques, économiques et sociales européennes, il en est une qui est souvent oubliée : ­l’espoir si longtemps caressé d’une démocratisation de la politique européenne. L’idée a pourtant été au cœur des multiples réformes de Maastricht (1992) à Lisbonne (2007) : avec des partis politiques européens, un Parlement co­décisionnaire et des instruments de participation, c’est toute une boîte à outils qui a été constituée, au fil des traités, pour permettre la naissance d’une politique démocratique transnationale. Et pourtant.

Dans un contexte qu’on pourrait dire « favorable » au regard des enjeux proprement européens qui ont jalonné la décennie (politiques d’austérité, fraude fiscale, accueil des migrants, etc.), cette politique démocratique européenne n’en finit pas… de ne pas naître ! La machinerie institutionnelle forgée pour la faire émerger est restée comme inerte, échouant à structurer un débat transnational qui est resté prisonnier du jeu des chancelleries et des institutions « indépendantes » – Banque centrale européenne et Commission européenne en tête.

Il y a pire. Loin de s’étendre, la base sociale de cette « politique européenne » n’a cessé de se réduire. Le meilleur baromètre, c’est la crise des horizons mobilisateurs européens traditionnels (« Europe sociale », « protection des droits fondamentaux », etc.) qui se trouvent progressivement désinvestis, faute de résultats ; mais c’est aussi l’indifférence diffuse face aux enjeux européens, très marquée au sein des catégories populaires convaincues de l’incapacité des acteurs politiques à affecter le cours d’une Europe vécue sur le mode de la fatalité.

Ce vide de politique européenne a été rapidement comblé par les partis populistes d’extrême droite qui sont, eux, bel et bien parvenus à imposer un cadrage transnational à la crise en termes de renationalisation et de refus de la « solidarité européenne », notamment depuis le début de la crise des réfugiés.

Pour comprendre les « occasions manquées » d’une politique européenne qui ne voit pas le jour, il faut évoquer l’étau qui l’enserre : entre, d’une part, un jeu national défensif qui politise contre l’Europe (sur le mode du rapport de force avec « le national ») et, d’autre part, une routine bruxelloise bien plus centrée sur le fonctionnement du Marché (politique de la concurrence, accords commerciaux internationaux) que sur la construction d’offres politiques capables d’enrôler les citoyens.

Illusion du « grand soir institutionnel »

D’un côté, en effet, « l’Europe » ne parvient pas à se frayer un chemin dans les systèmes politiques nationaux autrement que sur le mode du « problème » et de l’« exit » ; de l’autre, « la politique » échoue à trouver sa place au sein ­d’institutions européennes qui restent structurellement réticentes à toute forme de politisation. Pris dans ce double angle mort, les clivages politiques et les identités partisanes qui pourraient organiser le débat européen autour de contradictions économiques et sociales essentielles (sur les politiques économiques face à la crise, la politique d’accueil des migrants, la lutte contre la fraude fiscale, etc.) restent à l’état embryonnaire.

On ne peut pour autant renoncer à réfléchir aux moyens de faire émerger cette « politique européenne ». Au terme de six décennies d’intégration économique et sociale, il est en effet illusoire de croire qu’on pourrait faire disparaître cet échelon de pouvoir européen (et ses effets) par le simple choix d’un retour au « national ». Mais il faut aussi tirer toutes les leçons de l’échec cuisant de deux décennies de réforme des Traités et renoncer à l’illusion du « grand soir institutionnel » et à son projet de démocratisation « par le haut ». L’enjeu est plutôt de faire émerger une politique démocratique là où s’exerce le pouvoir européen, notamment au cœur des « institutions indépendantes » (Cour de justice, Banque centrale et d’une certaine manière aussi Commission européenne) pour les « conduire » à prendre en compte d’autres attentes sociales et d’autres intérêts sociaux que ceux aujourd’hui engagés dans la construction du Grand Marché économique et monétaire. Et de la construire autour de campagnes européennes concrètes, telles la lutte contre le dumping social, le renforcement des politiques conduites contre la fraude fiscale ou la protection des droits et libertés dans l’ensemble des pays de l’Union… C’est à cette condition que les crises européennes permettront de renouer les alliances sociales seules à même d’arracher le projet européen à son isolement et à l’indifférence(1).

1) En ce sens, voir aussi Étienne Balibar, Europe. crise et fin, éditions Le Bord de l’eau, 2016.

À NOTER : Antoine VAUCHEZ est l’auteur de Démocratiser l’Europe, coll. La République des Idées, Seuil, 2014