L’Europe à l’écoute des jeunes

Marine POUZOULET

Chargée de mission à Confrontations Europe

Les 18 et 19 janvier, Confrontations Europe a organisé au lycée Jean-Jacques-Rousseau de Sarcelles un événement rassemblant de jeunes Allemands, Polonais et Français afin d’échanger sur les thématiques de formation professionnelle et de mobilité en Europe. L’occasion de donner une image plus concrète de l’Europe, plus humaine, plus palpable.

« Les jeunes ont leur mot à dire dans le débat sur l’emploi en Europe », c’est le credo que porte Confrontations Europe depuis 2015. Le projet pilote “Hear my voice”, qui a été lancé il y a trois ans en Île-de-France, s’est ainsi poursuivi en Hauts-de-France (Lille, Roubaix) en 2016-2017. En janvier 2018, Confrontations Europe a continué dans cette voie à Sarcelles en rassemblant des jeunes citoyens européens sur les thématiques concrètes d’insertion professionnelle et de mobilité. Cette contribution est apparue d’autant plus urgente dans le contexte actuel de défiance vis-à-vis des institutions européennes et de la sphère politique en général mais aussi alors que le projet de consultations citoyennes transnationales met en lumière la volonté d’associer plus étroitement la société civile aux enjeux européens.

L’une des priorités de Confrontations Europe a été de toucher de jeunes Européens qui ne sont pas d’emblée sensibilisés aux questions européennes. Les 18 et 19 janvier 2018, le « Projet Jeunes » s’est ainsi tenu à Sarcelles, une commune touchée par un taux de chômage particulièrement élevé chez les jeunes et où prévaut un sentiment d’exclusion alors que la ville ne se situe qu’à quelques kilomètres de Paris… Sur deux demi-journées, Confrontations Europe a organisé une rencontre entre une centaine de jeunes polonais, allemands et français. Ces échanges se sont déroulés en deux temps : les participants ont été réunis en ateliers thématiques sur des enjeux de formation professionnelle et de mobilité européenne. À cette occasion, les jeunes ont comparé leurs différents systèmes nationaux. La seconde étape a été consacrée à la restitution par les participants de leurs ressentis et aux enseignements tirés de ce partage d’expériences, devant des représentants politiques nationaux et européens ainsi que des acteurs économiques locaux.

Préjugé à l’encontre des cycles courts

Quelles premières conclusions en tirer ? Les systèmes nationaux d’apprentissage et de formation professionnelle apparaissent encore très culturellement marqués en Europe. Alors qu’en France, un fort préjugé subsiste encore à l’encontre des cycles courts, en Allemagne, l’apprentissage est perçu comme un système d’excellence qui prépare tôt à la vie en entreprise. « L’apprenti est responsabilisé plus tôt grâce à son entrée dans l’entreprise, explique Julia Kappus, 17 ans, originaire de Stuttgart. Personnellement, cette expérience m’a permis de me poser les bonnes questions sur mon avenir. Et puis, j’ai toujours la possibilité de poursuivre sur des études supérieures classiques une fois que j’aurai obtenu mon diplôme ou de poursuivre dans une autre filière si je pense que je me suis trompée. Dans tous les cas, mon parcours est autant reconnu socialement qu’un enseignement supérieur classique. Il me donnera accès à des niveaux de rémunération aussi importants que ceux auxquels a droit un étudiant ayant suivi une formation théorique. Je ne me sens donc pas discriminée par rapport à ceux qui sont inscrits dans un parcours classique. »

À l’inverse, en France, « le choix de la spécialisation vient trop tôt et, une fois fait, il est très difficile, voire impossible de changer de filière » regrette Juliette Dubernet, apprentie en techniques du spectacle au CFA de Bagnolet.

Autre différence notable : alors qu’en France l’apprenti n’a pas de lien établi avec une entreprise, les systèmes allemands et polonais sont fondés sur des partenariats étroits entre entreprises et écoles. Michal Pilarski, originaire de Poznan en Pologne, s’est étonné qu’en France, ce ne soit pas l’école qui trouve le stage à l’élève. « Chez nous, il suffit qu’une grosse entreprise s’installe dans une ville : elle conclut un accord avec l’école pour prendre en stage les apprentis pendant leur formation et leur proposer un contrat à plus long terme une fois qu’ils obtiennent leur diplôme. » Pourtant, les jeunes Français ne regrettent pas totalement leur propre système. « Cela nous permet d’acquérir une plus grande autonomie et nous prépare mieux à notre future recherche d’emploi », estime Yoman, apprenti au lycée de la Tourelle de Sarcelles. D’autant plus que, selon Michal, le système de partenariat comporte parfois des effets pervers : ainsi, l’entreprise forme des apprentis en fonction de ses propres besoins en main-d’œuvre sans que cela ne corresponde toujours aux domaines de formation du jeune. Autre travers en Pologne : l’apprenti est considéré comme un employé classique et donc soumis aux mêmes conditions de rendement alors qu’il n’est rémunéré qu’à hauteur de 8 % du salaire minimal tant qu’il n’a pas obtenu son diplôme…

Apprentissage synonyme d’employabilité

En Allemagne, la continuité entre la formation théorique et le stage en entreprise est assurée par le tuteur tenu d’élaborer un plan de stage. « Il est tout de même dommage que le niveau de rémunération varie selon le secteur d’activité, alors que les apprentis ont tous le même statut », regrette Julia. En France, le lien entre le tuteur professionnel et l’école est également privilégié lorsqu’ils déterminent ensemble le parcours du stagiaire dans l’entreprise mais l’école semble bien plus éloignée du monde de l’entreprise. À la question du public : « Comment comptez-vous faire pour améliorer la relation entre les jeunes et les entreprises ? », Valérie Gomez-Bassac, députée « En marche » du Var, rapporteure pour l’Assemblée nationale du rapport sur les conventions démocratiques de refondation de l’Europe, répond : « En France, nous commençons seulement à prendre conscience de la valeur de l’apprentissage et de la formation professionnelle en termes d’employabilité. Il faut encore poursuivre nos efforts pour mettre en adéquation les besoins des entreprises et les contenus des formations. Le seul moyen de faire vraiment changer les choses sur ces sujets, c’est de passer par l’Europe ».

De fait, les témoignages de jeunes apprentis sur leur expérience de mobilité en Europe prouvent l’importance de ces échanges, malgré l’obstacle de la langue qui constitue un véritable frein. Juliette, partie à deux reprises dans le cadre de son apprentissage, à Prague et à Berlin, s’est ainsi rendu compte de la diversité des pratiques professionnelles, en raison des statuts différents, de l’organisation du métier mais aussi du matériel utilisé. « Cela m’a permis de prendre du recul et de mieux comprendre mon propre système. Après ces expériences, j’envisage ma carrière autrement. Je me vois beaucoup plus facilement partir en Allemagne pour finir ma formation » conclut Juliette. Julia, apprentie allemande, qui a séjourné une semaine au sein d’une école lyonnaise, a apprécié le fait que la mobilité ait lieu dans le cadre scolaire plutôt que de manière autonome. « J’ai pu participer à des rencontres multiculturelles dans un cadre relativement protégé ce qui a réduit la difficulté liée à la langue puisque l’encadrement offre un cadre de travail collectif avec des objectifs communs à atteindre ». Michal constate « qu’il semble exister de nombreuses possibilités de mobilité entre la France et l’Allemagne mais moins avec la Pologne » et espère que cela pourra être amélioré, voire, dans l’idéal, harmonisé au niveau européen. Yoman, Kilian et Théo, du Lycée de La Tourelle de Sarcelles, qui ont, eux, réalisé un échange avec une école de Cologne, considèrent que « la barrière de la langue ne les a pas non plus empêchés ni de communiquer ni de travailler ensemble ». Depuis, ils sont restés en contact avec leurs camarades allemands, qu’ils retrouvent en mars 2018 pour poursuivre la réalisation du projet. « Je n’irai sans doute pas travailler ou vivre à l’étranger, ajoute Théo, mais ce voyage m’a permis de m’ouvrir un peu et d’être plus à l’aise en public ». Au-delà même de l’employabilité, les expériences de mobilité sont donc dans tous les cas profitables. Pourtant, bien que de tels dispositifs soient nombreux, ils demeurent encore peu connus. L’aspect financier représente un frein tout aussi important que l’autonomie ou l’éloignement avec son contexte familial.

« Des moyens financiers sont mis en œuvre pour améliorer les échanges d’apprentis en Europe car nous avons bien conscience que l’Europe ne se limite pas à Bruxelles mais qu’elle vit justement de ce type de rencontres entre citoyens allemands, français et polonais, entre Européens », conclut Isabelle Jégouzo, Cheffe de la Représentation de la Commission européenne en France.