La finance et le politique face au long terme

Philippe Herzog

Président fondateur de Confrontations EuropePhilippe Herzog

A l’échelle du monde les besoins d’investissements à long terme (ILT) sont massifs. Il s’agit de créer des emplois pour les nouvelles générations et répondre à leurs besoins, décarboner l’économie, rendre les villes durables, restaurer les campagnes. Ceci appelle de formidables investissements en capital humain, en infrastructures, en innovation industrielle. Or leur insuffisance est criante.

Pour les ILT il y a toujours eu besoin de choix collectifs, de programmes et soutiens publics ; or aujourd’hui l’Etat investit très peu, et nos sociétés vieillissantes demandent la protection sociale, non l’investissement.  D’autre part la finance privée mobilise d’énormes ressources dans le monde globalisé mais elle estime le risque beaucoup trop élevé pour s’engager à long terme.

Cela étant, la bonne nouvelle est que politiques et financiers commencent à se pencher sur ce problème. Qui portera la solution ? Le public a besoin du privé et réciproquement. Y aura-t-il un alignement sur les modèles financiers, ou bien va-t-on promouvoir une synergie entre public et privé[1] ?

L’Union européenne lance un « plan Juncker » pour qu’entreprises et collectivités publiques puissent mobiliser plus de ressources sur l’investissement. Les financiers rassemblés dans la Conférence de Milan à laquelle j’ai participé manifestent un intérêt mitigé pour ce plan. Ils sont satisfaits du concept : « aller des subventions vers des emprunts », offrir des garanties publiques pour faire venir le secteur financier privé (« crowding in »). Pour ma part j’ai souligné le biais de ce plan : l’insuffisante valorisation des choix collectifs, avec le risque de socialisation des pertes des choix privés.

D’autre part l’UE a décidé de bâtir une « Union des marchés de capitaux » (CMU). Le principe est bon car la fragmentation de l’Europe est un gros handicap. Mais alors que la concurrence règne, nous devons souhaiter que les investisseurs institutionnels qui gèrent notre épargne (assureurs, fonds de pension, banques publiques d’investissement) puissent jouer un rôle majeur pour la coopération et la mutualisation du financement des ILT, en complément des banques.

Les financiers examinent les conditions à réunir, notamment pour financer les infrastructures, et ils critiquent le cadre européen de régulation du marché. Celui-ci vise à la stabilité et à la transparence mais quand ses règles font obstacle aux ILT, il faut les ajuster : une meilleure « calibration » est un premier pas. La puissance du régulateur européen doit surtout se mettre au service des biens communs du futur.

Ces questions viennent au G20 dans les prochains jours. On aimerait que l’Europe y aille avec des idées claires et un modèle ouvert au monde. Actuellement la compétition internationale fait rage pour attirer l’épargne et les liquidités. Et l’Europe connait un décrochage : les flux d’investissements directs entrants chez elle diminuent, ce qui traduit un manque de confiance envers elle. D’autre part l’UE doit aussi investir ailleurs dans le monde pour fonder son avenir sur des partenariats d’intérêt mutuel, en Afrique particulièrement[2] ; mais elle le fait très peu. « Look at the world, Juncker plan ! » nous suggère le directeur de la Banque de développement du Brésil.

Ainsi, soutenir le plan Juncker c’est préparer dès maintenant la phase suivante. La société civile transfrontières doit se mobiliser pour promouvoir des projets d’intérêt commun. Le travail doit s’engager sans retard pour les valoriser secteur par secteur, établir les standards et les nouvelles classes d’actifs, créer un cadre favorable aux contrats de long terme en partenariats public-privé. Il ne doit pas être enfermé dans le secret de l’expertise. Et une politique macroéconomique et financière pour les ILT doit se mettre en place dans la zone euro.

Rien ne sera possible sans la participation des populations et des entreprises. Il faut leur présenter  les enjeux et les inciter à prendre des risques. Qui éduquera le public ? Investir à long terme, c’est rompre avec l’urgence du quotidien et construire notre avenir en solidarité[3].

[1] Un Club des investisseurs de long terme (LTIC) a été lancé en 2009 et Confrontations Europe s’est engagée en première ligne dans ce combat au niveau communautaire. En reconnaissance je suis invité comme key speaker à sa conférence annuelle internationale ; je reviens de celle de Milan stimulé par la vigueur de la scène globale.

[2] Claude Fischer, directrice des Entretiens Eurafricains, a créé un réseau qui conduit une très riche réflexion sur les investissements en Afrique – à consulter : http://www.entretiens-europeens.org

[3] On trouvera sur mon site internet www.philippeherzog.org une version longue argumentée de ce libre propos.