Construire des mémoires européennes…

Serge GRUZINSKI

Historien, directeur de recherche émérite au CNRS,  directeur d’études à l’EHESS (École des Hautes Études en Sciences Sociales)

L’Union européenne traverse une crise profonde, une polycrise même, notamment parce que l’identité européenne peine à prendre âme. L’historien Serge Gruzinski nous enjoint, pour tenter de donner corps à cette identité commune, de construire des mémoires européennes en partant de l’étude d’espaces de vie locaux, en les confrontant à d’autres lieux, et en permettant ainsi aux populations de s’en saisir.

L’enfermement de la France dans l’euphorie de la coupe du monde de football puis dans les mystères de l’affaire Benalla exprime une tentation récurrente, celle de cultiver une vision rétrécie du monde qui s’accorde mal avec son passé et les défis qu’elle doit encore relever. Ces symptômes ne sont ni passagers ni superficiels. Ils ne sont pas non plus une fatalité.

La construction de mémoires européennes est d’abord l’affaire des spécialistes, donc des historiens. Or l’encadrement excessif de l’enseignement des sciences humaines et de la recherche contrecarre toute appropriation créatrice des patrimoines européens. La bureaucratisation de l’enseignement supérieur et de la recherche, qui n’a guère suscité de résistance chez les intéressés, bloque une récupération toujours plus urgente. Le « Publish or perish » aboutit à la prolifération d’une littérature grise, qui ne laisse guère le temps de mûrir les idées, moins encore d’acquérir une culture globale adaptée à un univers mondialisé. La toile facilite aujou­rd’hui l’accès à la bibliographie et, souvent, à une partie des sources. On s’en félicitera mais il faut aussi reconnaître combien cette révolution, en accélérant encore des parcours déjà trop courts, amène à confondre vitesse et réflexion.

Maîtrise de plusieurs langues

La construction de mémoires européennes, que puissent partager toutes les populations qui vivent en cette partie du monde, passe également par un préalable technique aussi simple et concret, qu’il paraît jusqu’à présent, utopique : la maîtrise de plusieurs langues, et donc la capacité de circuler entre les sociétés qui les cultivent. Il est inadmissible qu’à quelques kilomètres de Lille, une fois franchie la frontière belge, on en soit réduit à s’exprimer en anglais pour se faire comprendre des nouvelles générations. Il est tout aussi inacceptable que l’apprentissage du français en Allemagne et de l’allemand en France ait considérablement reculé. La meilleure façon de défendre notre langue n’est certainement pas de lui substituer passivement et massivement l’anglais, mais de partager avec nos collègues espagnols, italiens ou anglais, mexicains ou brésiliens, le plaisir de parler et d’écrire leurs langues.

L’actualité du xxie siècle ne cesse de nous ballotter du local au global, et vice-versa. Local et global interviennent sans cesse dans l’appréciation de ce qui nous entoure. Nous n’avons que ces mots à la bouche dès qu’il s’agit d’évoquer des circulations, des événements, des réseaux d’influence, des crises, des perturbations politiques ou climatiques. Si ces termes sont entrés dans le langage commun, c’est qu’ils enregistrent des transformations réelles des conditions de vie sur notre planète, mais aussi qu’ils les font émerger dans le discours alors même qu’elles nous accompagnent déjà depuis plusieurs siècles.

Horizons séducteurs

Une lecture rénovée du passé européen dégagera l’émergence au xvie siècle d’un processus de mondialisation d’origine européenne et plus précisément ibérique. Pour la première fois dans l’histoire du monde, l’Europe, l’Amérique, l’Afrique et l’Asie nouent des relations régulières. Avec le tour du monde de Magellan-Elcano, pour la première fois, l’argent européen fait le tour du globe. Avec la conquête du Mexique et du Pérou, l’Europe des Ibériques s’accroche au continent américain. Avec la liaison Acapulco-Manille, les territoires colonisés par l’Espagne se branchent sur la Chine.

D’où qu’ils viennent, les Ibériques, qui se lancent sur les grandes routes maritimes, restent attachés au local, qu’ils nomment en espagnol ou en portugais, patria. Les horizons séducteurs, qui désormais s’ouvrent à eux, portent aussi un nom : leur global est un ensemble perçu comme unique et progressivement contrôlable, mundo. Et des intellectuels en Europe, en Amérique, en Afrique et en Asie commencent à réfléchir sur la manière dont ces deux perceptions se répondent. Les catégories patria et mundo n’ont déjà rien de proprement spatial. Ce sont deux modes d’appréhension du réel qui possèdent des ressorts symboliques, psychologiques et encore fortement religieux. La patria est à l’intérieur du mundo et celui-ci agit au sein de la patria.

Affronter la longue durée

Local et global influent l’un sur l’autre. Ce sont deux perspectives concurrentes, qui existent en alternance et ouvrent sur la même réalité. En même temps, local et global représentent des modes distincts d’intégration, qui peuvent, selon les cas, s’harmoniser ou entrer en conflit. C’est sur cette base et sur l’idée d’une prise de conscience à retardement que l’on pourrait envisager de construire des mémoires européennes.

Pareille perspective impose à l’historien d’affronter la longue durée, c’est-à-dire de remonter aussi loin dans le temps que l’exigent les questions qu’il aborde. L’absence de profondeur historique est un trait de notre époque. Écrire l’histoire à partir de la chute du Mur de Berlin et, au mieux, à partir du xixe siècle, aboutit à brader une bonne partie de nos passés et à se concentrer sur le temps des nations et des patriotismes, qui paralyse encore tout effort de repenser l’histoire européenne. Comment édifier des mémoires européennes sans tenir compte du monde antique dont nous vient encore l’essentiel de notre outillage intellectuel, sans s’interroger sur les conséquences de notre mondialisation qui démarre au xvie siècle, sur la naissance des colonialismes européens, sur les antécédents de l’occidentalisation ou encore les origines de l’eurocentrisme ?

L’indifférence à la longue durée est l’un des effets ravageurs du présentisme dans le monde occidental. L’aveuglement temporel n’est pourtant pas universel et il devrait inquiéter ceux qui constatent du côté de la Chine combien l’empire de Xi Jinping ne cesse d’agiter ses cinq mille ans d’histoire. Au passage, les textes réunis dans La gouvernance de la Chine(1) nous rappellent que l’insertion dans la longue durée n’est pas une panacée, et qu’elle peut servir des fins qui ne s’accordent guère à notre idée de la démocratie.

La longue durée n’est qu’un préalable. Elle déploie la scène temporelle indispensable à la construction de mémoires européennes. Mais à condition de partir non d’une improbable synthèse ni d’un bilan désincarné, mais de ce dont on dispose sur place, des mémoires locales qui parlent à des habitants vivant parmi des paysages, des vestiges et des musées qui renferment du passé. Ces mémoires sont forcément singulières, irréductibles à des schémas nationaux. On s’efforce d’ordinaire de les transformer en gisements touristiques, donc de les rentabiliser en les patrimonialisant et en les idéalisant. Mais on peut également, à partir du capital d’expériences historiques qu’elles totalisent, par horizons successifs, repenser leurs liens avec l’histoire nationale, dépasser ce plan pour dégager d’autres fils qui renvoient à des passés européens, enfin remonter vers d’autres régions du monde qui furent à un moment ou à un autre en contact avec l’espace local.

Roubaix, Nîmes ou Milan

Les collèges de Roubaix accueillent des nouvelles générations de Français dont les familles sont originaires du Maghreb. Beaucoup d’entre eux ne connaissent que Roubaix et ses vestiges de la révolution industrielle et textile. Un rapide inventaire de l’environnement suggère une histoire qui se déploierait autour de trois grands axes : la révolution industrielle, les migrations de main-d’œuvre étrangère, la naissance du socialisme. Une histoire globale n’est pas une histoire encyclopédique. Elle ne vise pas à enseigner l’histoire du monde, mais à exploiter un espace de vie qui se rattache à d’autres passés européens et extra-européens. Confronter Roubaix-Tourcoing avec les cités anglaises, allemandes et italiennes de la révolution industrielle, c’est comprendre le formidable essor qu’a connu la région depuis le xixe siècle, puis la crise qui l’a frappée. Envisager l’arrivée des travailleurs étrangers à la Belle Époque, les difficultés de leur insertion, les racismes dont ils ont été l’objet, c’est confronter les nouvelles populations à d’autres expériences locales et les sortir de leur singularité. Parler de Jules Guesde et du guesdisme, c’est rappeler que les transformations du capitalisme ne sont pas une fatalité, et que si la cité voisine de Lille est le berceau de l’Internationale, les luttes ouvrières du nord s’inscrivent dans une histoire européenne plus vaste qui passe aussi par ­l’Allemagne, l’Angleterre ou la Russie.

Nîmes, certes, n’est pas Roubaix. La cité abrite un musée du textile qui peut être le point de départ d’une exploration des passés de la région. Les échantillons de tissus et de teintures qu’il renferme conduisent d’abord vers les ateliers nîmois et son arrière-pays, puis vers les exportations de tissus et leurs destinataires : émergent alors les liens avec les pays de la Méditerranée et l’Amérique latine (le Pérou), ou les rapports de ces activités commerciales et industrielles avec la traite atlantique des esclaves africains.

Mais Milan, chez nos voisins, se prêterait tout autant à ces explorations qui, partant des singularités de la ville et de sa région, confronteraient les étudiants autant à l’histoire mondiale de l’empire de Charles Quint qu’à l’insertion de la révolution industrielle lombarde dans l’Europe moderne.

Développer un enseignement de l’histoire ancré dans les réalités locales et ouvert sur les mondes qui nous entourent n’est pas une utopie. C’est une question de volonté, mais de volonté européenne.

1) La Gouvernance de la Chine est un ouvrage rassemblant les discours et textes majeurs du président chinois Xi Jinping.